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La «pensée Mandela», un grand pas pour l’humanité

Publié le par Daniel Sario

Nelson Mandela vient de s'éteindre à l'âge de 95 ans. Non-racialité, refus de la domination, combat contre la violence institutionnelle : les valeurs portées par le mouvement de libération sont d’une grande modernité. Analyse. Par Michel Muller.

«Nous, le peuple d'Afrique du Sud, nous déclarons pour que tout notre pays et le monde le sachent: L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Noirs et Blancs, et qu'aucun gouvernement ne peut équitablement revendiquer une autorité qui ne serait pas fondée sur la volonté du peuple; (…) Que notre pays ne sera jamais ni prospère ni libre tant que notre peuple ne vivra pas dans la fraternité et ne bénéficiera pas d'une égalité de droits et de chances; » (…) Et par conséquent, nous le peuple d'Afrique du Sud, Noirs et Blancs ensemble – égaux, compatriotes et frères – nous adoptons cette Charte de la Liberté.» Ces principes fondateurs de la lutte pour la liberté au pays de l'apartheid, rédigés par un rassemblement de plus de mille délégués de plus d'une vingtaine d'organisations sud-africaines – dont les communistes – à l'appel de l'ANC, ont été proclamés le 26 juin 1955. Ils sont en quelque sorte gravés dans l'itinéraire de vie de Nelson Mandela. En 1962, arrêté sur dénonciation de la CIA (Ce n’est que le 18 juillet 2008 que George W. Bush a retiré Nelson Mandela de la liste des terroristes internationaux!), il déclare notamment à ses juges : «Je hais la discrimination raciale le plus intensément et dans toutes ses manifestations. Je l'ai combattu toute ma vie ; je la combat maintenant et le ferai de même jusqu'à la fin de ma vie. (…) Nous considérons le combat contre la discrimination de couleur de peau et pour l'obtention de la liberté et du bonheur comme la plus haute aspiration de l'être humain.»

"Celui qui créé des problèmes". Dans sa biographie, le futur dirigeant sud-africain raconte comment son père, un chef traditionnel xhosa, dont le rôle dans la structure tribale était de conseiller le roi, destinait tout naturellement son fils Rolihlahla – «celui qui créé des problèmes» - aux mêmes fonctions de résolution des conflits royaux. Cette double injonction confrontée à la réalité de l'apartheid qu'il découvre dans son adolescence a, d'une certaine manière, formé la personnalité de Nelson Mandela. Il est en effet à première vue surprenant que cet homme né dans une société rurale traditionnelle vivant dans une sorte de monde parallèle presque résiduel ait été conduit à prendre conscience du sens de la domination raciste des Blancs et de la manière d'arriver à une société démocratique libre. Devant ses juges, dans sa déclaration finale, il explique les raisons de son adhésion au Congrès national africain: «Sa politique répondait à mes convictions les plus profondes. Elle est fondée sur l'unité de tous les Africains, dépassant les différences tribales existant entre eux. Elle recherche la conquête du pouvoir politique pour les Africains sur leur terre natale. L'ANC croit en outre que tous, sans considération du groupe national auquel ils pourraient appartenir, et sans considération de la couleur de leur peau, tous ceux dont le foyer est l'Afrique du Sud et qui croient dans les principes de démocratie et dans l'égalité des êtres humains, devraient être considérés comme des Africains; que tous les Sud-Africains sont en droit de vivre une vie libre sur la base d'une entière égalité de droits et d'opportunités dans tous les domaines, de l'intégralité des droits démocratiques avec une voix directe au chapitre des affaires du gouvernement. »

Le concept de race est une ineptie. Ces mots n'ont pas été prononcé dans un contexte serein. Le gouvernement raciste venait de proclamer le «Sabotage Act» qui autorisait les tribunaux à prononcer la peine capitale pour «sabotage» afin de contrecarrer les actions de la branche armée de l'ANC dont la tâche consistait à saboter des installations gouvernementales. Mandela et ses compagnons devaient à la fois mener campagne pour populariser leurs projets auprès d'une population noire exacerbée par l'apartheid, tout en évitant les embûches mortelles de la confrontation armée avec la population blanche ainsi que les tentations nationalistes noires qui aurait pu mener dans l'impasse d'un bain de sang. Le débat faisait rage à l'époque dans les milieux intellectuels progressistes africains: fallait-il considérer l'Afrique du Sud comme une colonie, et dans ce cas les descendants des colonisateurs blancs – et pourquoi pas tous les autres immigrants – n'y avaient pas leur place, si ce n'est en se subordonnant à la nouvelle domination, celle des Noirs. Dans le cas contraire, fallait-il envisager la création d'un Etat «multiracial» ou chaque communauté, fondée sur la couleur de la peau, l'appartenance tribale ou encore les pratiques culturelles aurait une case déterminée de la société et du pouvoir? Soit dit en passant, cette dernière conception a encore aujourd'hui des adeptes, notamment dans notre pays. La contradiction ne peut être dépassée que si l'on fonde l'action politique en cette occurrence sur la réalité scientifique selon laquelle le concept de «race» est une ineptie lorsque l'on parle d'êtres humains. C'est sans doute là la plus grande leçon que Nelson Mandela a apporté à l'humanité.

 Le procès de "Rivonia". C'est au procès dit «de Rivonia» en 1964, à l'issue duquel il est condamné aux travaux forcés à Robben Island, que le dirigeant sud-africain affirme dans toute sa force sa vision à la fois humaniste, révolutionnaire et réaliste. Dans un discours devenu historique prononcé à la barre du tribunal il explique: «Par dessus tout, nous voulons des droits politiques égaux, car en leur absence notre handicap sera permanent. Je sais que cela paraît révolutionnaire aux Blancs de ce pays, car la majorité des électeurs seront des Africains. Ce qui fait que les hommes blancs craignent la démocratie. Mais cette peur ne doit pas se placer au travers de la voie de la seule solution qui garantira l'harmonie raciale et la liberté pour tous. Ce n'est pas vrai que le droit de vote pour tous se traduira par une domination raciale. Le clivage politique fondé sur la couleur de la peau est totalement artificiel et quand il disparaîtra, dans un même mouvement la domination d'un groupe de couleur sur un autre sera éliminée.» «Durant toute ma vie je me suis consacré à ce combat du peuple africain. J'ai lutté contre la domination blanche et j'ai lutté contre la domination noire. Je caresse l'idéal d'une société démocratique et libre où toutes les personnes puissent vivre ensemble et en harmonie, en bénéficiant de l'égalité des chances. Ceci est un idéal pour lequel j'espère vivre et voir réaliser. Mais si c'est nécessaire, c'est aussi un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. » Nelson Mandela a conclu son premier discours d'homme libre diffusé par les télévisions du monde entier, le 11 février 1990 en reprenant mot à mot cette profession de foi. Le 27 avril 1994, après son élection triomphale, le premier président de la nouvelle Afrique du Sud reprend ce même thème de l'unité du peuple: «Nous avons triomphé dans notre effort pour insuffler l'espoir dans le cœur de millions de nos concitoyens» dit-il. Et il ajoute «Nous prenons l'engagement de bâtir une société dans laquelle tous les Sud-Africains, blancs ou noirs, pourront marcher la tête haute sans aucune crainte au fond de leur cœur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine - une nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde.»

Eviter l'effusion de sang. Le combat contre la violence institutionnelle de l'apartheid a aussi conduit l'ANC et tout particulièrement Nelson Mandela à chercher à surmonter la contradiction entre l'idée selon laquelle la lutte armée pourrait, outre la libération nationale, conduire à la désaliénation du colonisé, et celle selon laquelle il était préférable de transiger avec le pouvoir dominant en espérant obtenir peu à peu quelques franchises. L'action armée n'était considérée par les dirigeants de l'ANC que comme une des actions contre les instruments de domination de l'apartheid, en évitant toute effusion de sang. La stratégie de refus de la violence fut difficile à tenir, surtout dans la dernière période du pouvoir raciste, ou face tout à la fois aux tentatives de divisions des communautés noires entre elles (notamment avec l'inkatha du chef zoulou Buthelezi) et face aux explosions de colère aveugles dans les ghettos noirs contre de prétendus traîtres que l'on exécutait en les brûlant avec un pneu enflammé (les «colliers de feu»). Mais les responsables de l'ANC continuèrent à préconiser le dialogue et la négociation pacifique. C'est d'ailleurs dans ce contexte que le président Mandela a instauré une Commission de la vérité et de la réconciliation présidée par l'archevêque Desmond Tutu. Celle-ci est chargée d'entendre les récits des victimes des violences et des injustices commises (y compris par l'ANC) en vue de permettre un processus de réhabilitation. En affrontant de la sorte le passé il est possible en quelque sorte de «faire son deuil» en amenant les coupables a confesser leurs crimes avec la possibilité d'une amnistie. Car comme l'explique Nelson Mandela: «Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un de sa liberté, tout comme je ne suis pas libre si l'on me prive de ma liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité ».

L'Afrique du Sud a ainsi évité une guerre civile qui aurait pu éclater dans le cercle vicieux de la vengeance suivie de représailles. Le Rwanda s'est d'ailleurs inspiré de cette expérience en créant ses «gacaca». Ceci étant, l'effroyable charge de violence accumulée durant des décennies d'apartheid, de racisme institutionnel, d'injustices de tous ordres, de répression sanglante, est sans doute aujourd'hui encore une formidable menace pour l'Afrique du Sud : la délinquance explosive dans les zones de pauvreté et de misère et l'arrogance souvent écrasante de la richesse de quelques uns sont devenus une question sans doute encore plus vitale dans ce pays qu'ailleurs. «La vérité, c'est que nous ne sommes pas encore libres ; nous avons seulement atteint la liberté d'être libres, le droit de ne plus être opprimés. (…) nous n'avons fait que le premier (pas) sur une route plus longue et difficile. Car être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte la liberté des autres. La véritable épreuve pour notre attachement à la liberté vient de commencer» écrit-il en conclusion de son autobiographie.

Le lion est mort ce soir. Par Placide

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