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Sourd ou malentendant

Publié le par Daniel Sario

Sourd ou malentendant

Par Patrick Apel-Muller

Remanier pour ne rien changer. En remplaçant Jean-Marc Ayrault par Manuel Valls, le président a envoyé au patronat le signal qu'il attendait. En effet, hier matin, le président du Medef avait enjoint à François Hollande, dans le quotidien patronal les Échos, de faire preuve de «courage» et de ne pas céder au message des électeurs. «La situation actuelle ne souffre pas de demi-mesure, de contenter la chèvre et le chou, de faire un peu sans jamais aller au bout du chantier, martèle Pierre Gattaz, qui réclame «une véritable baisse des dépenses publiques et refuse même des mesures symboliques» telles qu'«un contrôle des dividendes versés ou des obligations d?embauches». Pour lui, «le pacte de responsabilité dont tout le monde attend enfin la concrétisation peut être l'occasion de donner le coup de pied nécessaire pour sortir du bourbier», des «sables mouvants du déclin». Le porte-parole des oligarques a eu gain de cause: François Hollande a nommé à Matignon l'ennemi des 35 heures, le partisan de la TVA sociale, celui qui stigmatisait les Roms...

Le choix de Manuel Valls rassure la droite, inquiète la gauche et froisse des écologistes qui auront attendu cet ultime épisode pour prendre leurs distances. Il incarne le courant le plus à droite du Parti socialiste, celui qui voudrait enterrer une nouvelle fois Jaurès. Son arrivée confirme que François Hollande est malentendant, voire sourd au pays. Cette décision avait été précédée du ballet des commentateurs zélés qui s'emploient depuis hier soir à malaxer la sanction des urnes - incarnée par l'abstention de nombreux électeurs de gauche - pour lui faire prendre une forme acceptable par les marchés financiers. De bons apôtres expliquent doctement que les Français réclament plus de sacrifices, moins de services publics, moins de prestations sociales et de copieux cadeaux pour les ultrafortunés, tout cela énoncé avec la componction des grand-messes cathodiques et en se prétendant démocrates raffinés. Il s'agirait donc de durcir les politiques d'austérité afin de réjouir un pays morose, en faisant digérer cela par le leurre des baisses de cotisations sociales qui affaibliront la protection des salariés et en faisant mine de négocier des accommodements à Bruxelles.

Tous les signaux annoncent l'entrée dans une crise politique majeure mais François Hollande fonce droit dans le mur. Il peut toujours en prendre la responsabilité, ce n'est pas lui qui en fera les frais. L'Élysée n'ignore pas qu'il ne suffira pas d?offrir à la colère les têtes d'un premier ministre et de quelques autres de son équipe pour en calmer les manifestations. Derrière les capitons des cabinets ministériels, beaucoup de temps a été consacré hier à étudier comment ruser avec le sentiment public. On imagine quelques éminences grises respirant à pleins poumons l'encens d'homélies à venir, de prêches austères et de pénitences à infliger. L'ivresse du pouvoir finit généralement par des gueules de bois et, si aucune rupture avec les dogmes libéraux n'est accomplie, les défaites cinglantes se transformeront vite en désastres absolus. Les secousses suivront, plus rudes, plus durables, peut-être plus dangereuses quand trop de complaisances laissent le champ libre au Front national. La voix de la raison s'élève plutôt à gauche où, après le Front de gauche, des écologistes comme Jean-Vincent Placé réclament un «stop au pacte de responsabilité»: «En l'état, il est invotable et il ne sera pas voté à la majorité.» L'aile gauche du PS le juge «mort-né», tandis que des députés proches de Martine Aubry réclament une «coalition des courages» pour éviter le naufrage. Le débat que les consignes présidentielles avaient étouffé dans les rangs de la majorité éclôt désormais au ceur de la gauche.

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L. 16/05/2014 11:49

Excellent article ; fataliste, mais en accord avec la forme des choses à venir.
Je viens de découvrir votre blog, j'espère sincèrement pouvoir lire de nouveaux articles, malgré le dernier publié le 2 avril...