Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Gauche radicale : c’est quand qu’on va où ?

Publié le par Daniel Sario

La réunion du Front de gauche de ce samedi 6 septembre - BERNARD BISSON/JDD/SIPA
La réunion du Front de gauche de ce samedi 6 septembre - BERNARD BISSON/JDD/SIPA

Pour Thierry Blin, la réunion du Front de gauche ce week-end est une nouvelle fois passée à côté des enjeux véritables. Pour ce membre du groupe de réflexion Gauche d'opposition, il faut clairement "déterminer pourquoi la gauche radicale demeure inaudible lorsqu’elle agite l’étendard de la lutte contre le capitalisme globalisé". Selon lui, pour cela, "il faudrait rompre avec un gauchisme culturel pour lequel l’idée même de frontière insulte l’humanité"...


De création toute récente (2009), le Front de gauche, après un incontestable succès à la présidentielle de 2012, vogue péniblement entre tensions internes, départs militants et défaites électorales. Aux dernières européennes, il ne totalisa que 6,33 % des 43,50 % de votants. Il ne s’agissait certes que d’une bataille ponctuelle, mais elle ne démentait pas une pente qui sent la mort. Il y a bien sûr des causes extérieures au désastre. La gauche radicale est tout d’abord orpheline de l’irréductible déliquescence du Parti communiste, vampirisé par le Parti socialiste, et aujourd’hui largement condamné parce qu’il fut porteur d’une idée devenue folle. Sa chute fatale tient aussi à la désindustrialisation, la modernisation, la tendance à la disparition des grosses unités de production, la montée du tertiaire et la globalisation, qui ont émietté une classe ouvrière désormais condamnée à l’atomisation par la concurrence. La contre-société ouvrière, auparavant articulée à l’objectivité massive du jeu des classes en conflit n’est plus qu’un lointain souvenir. Les travailleurs naviguent aujourd’hui à vue de CDD en CDD, ils se noient dans les projets à court terme, leur mécontentement diffus n’a guère le temps de s’organiser en exigence d’un monde meilleur.

Ouvriers et employés n’en représentent pas moins 60 % de la population active. Le PCF d’avant, fort de sa fonction tribunicienne, pouvait prétendre parler en leur nom. Tel n’est plus le cas. La « faute » n’incombe pas qu’aux autres (médias, démagogie du FN…). Prenons les récentes élections européennes comme symptôme. Qu’enseignaient-elles du point de vue des «motivations du vote» (1) ? 51 % des interrogés estimaient que «l’appartenance de la France à l’UE a aggravé les effets de la crise sur les Français». A l’inverse, seuls 27 % y décelaient l’indice d’une protection accrue. Quatre Français sur 10 estimaient que l’appartenance à l’UE constituait une «bonne chose», 23 % jugeant qu’il s’agissait d’une «mauvaise chose», et 36 % jouant les Ponce Pilate. Question complémentaire : faudrait-il «renforcer le pouvoir de décision national même si cela limite celui de l’Europe» ? Oui, pour deux tiers des Français interrogés.

Difficile de ne pas percevoir qu’il est question dans ces évolutions électorales de la réaction à l’avènement d’une société liquide (Zygmunt Bauman) où l’avenir, le niveau de vie, le travail sont incertains, où un sentiment de friabilité généralisée domine. Notre société se donne pour âme, les principes et valeurs de la fluidité, de la révolution et de la communication permanentes. D’où le regret croissant de la société d’avant cette nouvelle hégémonie, où l’Etat-nation régulait, conférait une identité, offrait des protections… La demande de renforcement du pouvoir national s’avérait d’ailleurs «consensuelle et majoritaire dans tous les électorats», à la seule et notoire exception des votants UDI (2).

Il n’est alors pas d’autre nœud du problème que de déterminer pourquoi la gauche radicale demeure inaudible lorsqu’elle agite l’étendard de la lutte contre le capitalisme globalisé. Autre façon de se demander ce qu’elle veut sérieusement lui opposer. La gauche radicale soutient-elle, oui ou non, l’équation qui veut que la souveraineté populaire exercée par la nation équivaille à une forme de "repli" ? Doit-on accepter de lui substituer les vagues lueurs d’une autre Europe, dont la lenteur extrême à être sociale ne trompe plus grand monde ? La «subversion de l’euro», c’est pour de rire ? Suffit-il de clamer haut et fort le désir de «rupture avec le Traité de Lisbonne», de refondre les «missions et statuts de la Banque centrale européenne», lorsque l’on sait que le changement d’un traité modelant le fonctionnement de l’Union européenne (ou les missions de la Banque centrale européenne) nécessite l’accord de tous les chefs d’États membres. Pour «rompre avec Lisbonne», il faudrait au préalable s’acoquiner avec Merkel, Monti... S’étonnera-t-on que cela suscite haussements d’épaules et sourires en coin ? Qu’en est-il des analyses de «l’Europe supranationale du capital» ?

Pour assumer ces questions, il faudrait rompre avec un gauchisme culturel pour lequel l’idée même de frontière insulte l’humanité. Or, jusqu’à preuve du contraire, il n’est pas de souveraineté sans territoire donné, doté d’un Etat qui se charge de la mettre en œuvre. Pas de souveraineté nationale, populaire, et même européenne, sans frontières. On ne voit d’ailleurs pas en quelle Icarie il pourrait en être autrement. Rien là qui soit susceptible de s’opposer a priori à l’internationalisme, à condition de sortir des pensées pavloviennes tentant d’imposer l’équation nation égale nationalisme égale racisme. Non, la nation citoyenne n’est pas la nation biologique, ethnique... Aussi l’histoire des idées distingue-t-elle fermement ces deux conceptions. Non, le racisme n’est pas un problème d’échelon politique ! Adoptons demain le tout régional, les communes, les provinces, un fédéralisme européen intégral ou ce qu’on voudra, imagine-t-on un instant que les vomissures xénophobes ne parasiteront pas ces niveaux ?

La grande réunion du Front de gauche de samedi dernier fit plus que largement l’impasse sur ces remises en cause idéologiques. On imagine pourtant mal que l’avenir dure longtemps s’il se cantonne à la portion (idéologiquement) congrue d’alliances antiaustéritaires « à gauche », à l’invocation évasive d’une VIe République et du peuple, aux frictions PCF/PG et à l’interminable compétition des ego-dirigeants.

Notes :

* Thierry Blin est maître de conférences en sociologie, membre du Bureau du laboratoire de pensée La Gauche d’opposition et membre de République et socialisme (composante du Front de gauche).
(1) (p. 18). 80 % des Français se déclaraient par ailleurs favorables à un protectionnisme européen (sondage Ifop pour l'association « Manifeste pour un débat sur le libre-échange », 19 mai 2011).
(2) Enquête Ipsos « Comprendre le vote français ».

Commenter cet article