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Le « rapport au sacré » ne résume pas le mode de vie des premiers hommes

Publié le par Daniel Sario

Bisons modelés en argile -Grotte du Tuc-d'audoubert  (Ariège) Magdalénien
Bisons modelés en argile -Grotte du Tuc-d'audoubert (Ariège) Magdalénien

La chaîne Arte a diffusé le 6 septembre dernier un documentaire de Sylvia Strasser intitulé "Des pisteurs sur les traces du passé", qui montre comment une équipe de préhistoriens allemands a cherché à réinterpréter les traces de pas laissées par des hommes du Magdalénien dans les grottes du sud de la France, connues depuis un siècle. Ces empreintes de pied, remontant à 15 000 ans, ont longtemps été regardées comme des traces de rituels chamaniques qui se seraient déroulés dans les grottes.

Pressentant qu'un autre système explicatif était envisageable, les chercheurs ont entrepris de demander à des spécialistes de l’interprétation des traces de décrypter celles qui sont restées imprimées dans l’argile molle des cavernes. Ces spécialistes, on les appelle des pisteurs. Et les meilleurs pisteurs sont aujourd'hui les dernières tribus de chasseurs-cueilleurs de l’Afrique, les Bochimans de Namibie, dont la subsistance repose sur la capacité des plus sagaces à repérer dans la poussière les traces récentes des grands animaux. Non seulement en identifiant l’espèce, mais en évaluant avec précision, le nombre d’individus, l’âge, le sexe et, point essentiel, le nombre d’heures écoulées depuis leur passage. Les chercheurs allemands se rendent en Namibie, pour présenter leur projet et inviter des pisteurs, dans un premier temps, à les initier à la lecture des traces. Ils découvrent alors la très grande précision de leurs diagnostics, leur extraordinaire capacité de lecture des signes les plus ténus. Les Bochimans leur font aussi découvrir des gravures rupestres datant du néolithique, représentant de grands animaux, ainsi que leurs empreintes. Preuve qu’un savoir très précis, indispensable à la chasse, s’était transmis pendant plusieurs millénaires. L'équipe de chercheurs convainc ensuite quatre pisteurs Bochimans d’entreprendre le voyage jusqu’en France. La suite du film les montre chaudement habillés dans les Pyrénées françaises.

Les débuts de l'aventure semblent incertains. Trop loin de leurs repères, dans un milieu (la grotte) inconnu, peu sensibles à l'intérêt de décrypter les pas d'hommes préhistoriques, les Bochimans risquent de rester cois. Mais après une phase d'acclimatation, ils repèrent un nombre de traces bien supérieur à ce qui avait été décrit jusque là, en étant capables de lire des reliefs jusque là négligés. Non seulement ils identifient le passage de plusieurs individus, mais ils en précisent le sexe, l'âge et la vitesse de déplacement, lente ou rapide. Dans l’autre grotte, particulièrement dans la salle des célèbres bisons d’argile du Tuc d’Audoubert (Ariège), ils font en un coup d'œil s’effondrer l’interprétation jusque-là retenue. Dans cette salle où l’on voit en grand nombre des empreintes de talons dans l’argile, sans traces de l’avant du pied, les préhistoriens s’accordaient à considérer que des danses rituelles s’étaient déroulées dans ce vaste espace martelé par les talons d’un groupe d’individus. L’œil des pisteurs y a vu en réalité les pas de deux individus, ceux d’un homme adulte et ceux d’un jeune garçon. Ils ont démêlé leurs allées et venues et reconstitué l’histoire la plus probable. Les deux hommes ont, en plusieurs allées et venues, été prélever de l’argile dans un coin de la grotte, avec lequel ils ont modelé les deux bisons d’argile qui se trouvent encore au centre de la salle. Puis ils sont partis. La forme de leurs empreintes s’explique par la mollesse du sol et par la charge qu’ils portaient. A partir de là, et avec les moyens d’investigation numérique actuels, l’équipe de chercheurs a pu établir le relevé précis des traces identifiées par les pisteurs, et publier le détail interprétatif de leur lecture.

De quoi cette erreur d'interprétation des préhistoriens est-elle le signe ? Elle montre avant tout que la puissance analytique de la science occidentale est facilement piégée par des interprétations toutes faites – en l’espèce, que les premiers hommes sont forcément mus par le rapport au sacré – et reste aveugle aux signes qui n’entrent pas dans le vocabulaire graphique intelligible de ses contemporains. Plus largement, elle montre à quel point nos représentations restent implicitement imprégnées par les notions de "sacré" et de "profane". Cette distinction a été opérée par l'anthropologie et la sociologie françaises à la fin du XIXe siècle, et se comprend à la lumière d'un projet de laïcisation de la société qui animait alors de nombreux chercheurs. Le sacré devait avoir son espace distinct, séparé du reste de l'organisation sociale. Bien qu'aujourd'hui l'anthropologie ne considère plus les notions de sacré et de profane comme très opératoires, cette distinction est restée très structurante de la manière nous appréhendons le réel. Le film montre en particulier le réflexe que les préhistoriens ont eu à l'égard de l'espace de la grotte. La grotte étant un lieu à part, séparée du reste du monde, elle ne pouvait avoir été investie que comme un espace sacré, distinct du milieu environnant qui était – lui- profane. Pour les premiers hommes, elle devait être l'équivalent d'un temple ou d'une église. Il était dès lors naturel de les imaginer se livrer à des danses chamaniques à l'intérieur. Mais il n'en était rien, la frontière entre le profane et le sacré n'ayant pas l'étanchéité qu'elle a dans les représentations occidentales.

Dans "Tristes Tropiques", Claude Levi-Strauss raconte comment il a pris conscience, en observant les Bororos d'Amazonie, de ce biais de l'ethnologue : "Les croyances spirituelles et les habitudes quotidiennes se mêlent [chez les Bororo] étroitement et il ne semble pas que les indigènes aient le sentiment de passer d'un système [sacré] à un autre [profane]... Ce sans-gêne vis-à-vis du surnaturel m'étonnait d'autant plus que mon seul contact avec la religion remonte à une enfance déjà incroyante, alors que j'habitais pendant la première guerre mondiale chez mon grand-père, qui était rabbin de Versailles. La maison, adjacente à la synagogue, lui était reliée par un long corridor intérieur où l'on ne se risquait pas sans angoisse, et qui formait à lui seul une frontière impassable entre le monde profane, et celui auquel manquait précisément cette chaleur humaine qui eût été une condition préalable à sa perception comme sacrée." Le film de Sylvia Strasser permet ainsi de mesurer à quel point les connaissances d'une société et le regard qu'elle porte sur toute réalité, sont intimement liés à son mode de vie. Si les derniers chasseurs-cueilleurs ont été seuls capables d'interpréter les pas dans la grotte, c'est que leur mode de vie est resté, encore aujourd'hui, centré sur les préoccupations des chasseurs-cueilleurs, et l'art de l'approche des animaux.

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