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Pourquoi l’Otan cultive ses réflexes de guerre froide

Publié le par Daniel Sario

Le sommet de l'OTAN jeudi au Pays de Galles
Le sommet de l'OTAN jeudi au Pays de Galles

Les dirigeants des vingt-huit pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord se sont réunis à Newport (Royaume-Uni). Derrière le conflit en Ukraine, la volonté d’accompagner militairement l’hégémonie occidentale sur les affaires du monde. Par Hassane Zerrouky

C’est dans un contexte de tension extrême, marqué par une déroute de l’armée ukrainienne, que s'est tenu jeudi le sommet de l’Otan à Newport au pays de Galles. La défaite de l’armée de Kiev, qui a contraint la présidence ukrainienne à annoncer un cessez-le-feu, change quelque peu la donne. Car l’offensive militaire lancée le 15 avril par Kiev visant à écraser les insurgés de l’est de l’Ukraine, appuyée par les capitales occidentales, est en train de se transformer en désastre. La tentative de régler militairement la question a donc échoué. Et comme Kiev, soutenu par Washington et ses alliés, ne préconise aucune solution politique qui ne soit assimilable à une reddition en rase campagne, le conflit risque de durer dans un pays otage de fait d’enjeux qui le dépassent et en proie à une grave crise économique et financière.

Une chose est sûre, il n’y a rien de positif à attendre de ce sommet de l’Alliance atlantique. Aucun des dirigeants présents n’est disposé à plaider pour une solution basée sur un compromis acceptable entre les protagonistes ukrainiens. La veille, le ministère polonais de la Défense n’a-t-il pas annoncé un exercice militaire international, dit «Rapid Trident 14», auquel prendront part une douzaine de pays, dont les États-Unis, qui se déroulera du 13 au 26 septembre dans l’ouest de l’Ukraine, à proximité de la zone de conflit ? Du reste, la tonalité générale des discours n’est pas à l’apaisement. Lundi dernier, le secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, a annoncé le déploiement prochain de milliers de soldats très rapidement dans l’est de l’Europe. «Cette force sera légère, mais capable de frapper fort si cela s’avère nécessaire», a-t-il expliqué sur un ton volontairement guerrier. Sous l’impulsion des États-Unis, qui pressent leurs alliés au bras de fer avec la Russie, un plan de réactivité (Readiness Action Plan, RAP) «pour répondre au comportement agressif de la Russie» devrait être adopté à l’issue de ce sommet, dont l’ordre du jour sera sans doute modifié en raison des derniers développements sur le terrain militaire. «Face à l’agression russe, le ferme soutien manifesté par les États-Unis est extrêmement important pour les États baltes», s’est félicitée hier la présidente lituanienne, Dalia Grybauskaite. «L’Europe fait face à sa plus grande menace depuis la fin de la guerre froide et elle doit défendre sans hésiter sa façon d’être», a renchéri de son côté le président sortant du Conseil européen, Herman Van Rompuy.

Adossé aux sanctions déjà décidées contre Moscou et qui vont être durcies prochainement – un boycott de la Coupe du monde de football en Russie en 2018 a été évoqué –, il est peu probable que le nouveau bras de fer qui s’annonce via l’Otan puisse dissuader les dirigeants russes de faire profil bas. Il n’en reste pas moins que si le traité de l’Alliance atlantique lui interdit d’intervenir en Ukraine – ce pays n’en fait pas partie –, il laisse le choix à chacun de ses États membres d’envisager de répondre aux demandes d’armes de Kiev sur une base bilatérale. Autre hypothèse, celle de l’établissement de bases permanentes de l’Otan dans l’un des pays de l’Europe de l’Est, comme le souhaitent les pays Baltes, option envisagée par Barack Obama, et ce bien qu’elle soit contraire à l’acte fondateur Otan-Russie de 1997 censé sceller la fin de la guerre froide – permettant d’associer la Russie, en tant que membre extérieur à l’Alliance, à des tâches de sécurité collective, y compris en matière de lutte antiterroriste.

La question de l’élargissement de l’Otan n’est pas nouvelle. Reste que Moscou n’a pas attendu les conclusions du sommet de l’Otan pour réagir. Mercredi dernier, le président russe a proposé un plan de règlement incluant un retrait des forces armées ukrainiennes à une distance suffisante pour exclure des tirs d’artillerie sur les localités situées dans la zone de conflit, la mise en place d’un contrôle international de l’application d’un futur cessez-le-feu et le renoncement à l’utilisation des forces aériennes contre les civils et, en parallèle, un échange des prisonniers de guerre «sans conditions préalables», l’ouverture de couloirs humanitaires pour les réfugiés et la livraison de l’aide humanitaire dans l’est de l’Ukraine. «Je pense qu’un accord final entre les autorités ukrainiennes et le sud-est de l’Ukraine pourrait être trouvé et fixé le 5 septembre, au cours d’une réunion du groupe de contact», a assuré le chef de l’État russe. Mais en parallèle, Moscou hausse également le ton. Mikhaïl Popov, le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité russe, a estimé mardi que «le rapprochement de l’infrastructure militaire des pays membres de l’Otan des frontières de notre pays, y compris par l’élargissement du bloc, aura sa place parmi les menaces militaires extérieures». Et, dans la foulée, la Russie a décidé d’adapter sa doctrine militaire et a annoncé avoir programmé des manœuvres militaires courant septembre. La question de l’élargissement de l’Otan à des pays comme l’Ukraine et la Géorgie, à proximité de la Russie, n’est pas nouvelle. Que ce soit sous la gouvernance de George Bush ou celle de Barack Obama, Washington n’a jamais tout à fait fermé la porte à une éventuelle adhésion de Kiev, voire de Tbilissi (Géorgie). De fait, cette question, qui a de tout temps constitué une source de tension entre Washington et Moscou, s’inscrit dans une optique visant à redessiner la carte géopolitique au mieux des intérêts de Washington.

Depuis la fin de l’ex-URSS, les États-Unis s’intéressent fortement à cette partie extrême de l’Europe, aux confins de la Russie, plus particulièrement au Caucase, région clé, regorgeant de richesses minières, et verrou stratégique entre l’Europe et l’Asie. Aussi, échaudé déjà par l’engagement non tenu par Washington et ses alliés envers le dernier président de l’ex-URSS, Mikhaïl Gorbatchev, au lendemain du retrait de l’Armée rouge des ex-pays socialistes d’Europe de l’Est, de ne pas les intégrer à l’Otan, la Russie s’est fait fort d’empêcher que l’Ukraine et la Géorgie complètent le tableau pour parachever par le biais de l’Otan la militarisation de ses frontières et, partant, un processus d’encerclement géopolitique, avec en toile de fond le projet de mise en place du bouclier antimissile dans l’est de l’Europe. Elle suspecte, de plus, les États-Unis de poursuivre des objectifs stratégiques s’inspirant des thèses développées par l’ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, qui fut conseiller d’Obama durant la dernière campagne électorale, Zbigniew Brzezinski, visant l’implosion à terme de la Fédération de Russie en trois entités autonomes : une Russie européenne, une Russie caucasienne et une Russie asiatique englobant une partie de la Sibérie. Il n’empêche, si Moscou a de tout temps fait savoir que l’Ukraine et la Géorgie constituent pour elle une sorte de ligne rouge, n’hésitant pas à intervenir militairement comme elle l’avait fait en août 2008 en Géorgie, cela n’a nullement dissuadé Washington et ses alliés de renoncer à leurs objectifs d’élargissement de l’Otan. «La création par la Russie d’une nouvelle limite en Europe au-delà de laquelle on ne pourrait pas espérer un avenir transatlantique, est inacceptable», soulignait alors la déclaration adoptée le 19 août 2008 par les chefs des diplomaties des États membres de l’Otan, en réaction à l’intervention militaire russe en Géorgie.

La Russie a repris le contrôle de ses matières premières. En vérité, l’avenir transatlantique dont il est question, et que Washington dissimule habilement à travers sa rhétorique sur les droits de l’homme, tient au fait que les États-Unis ont commencé à s’inquiéter depuis que le régime russe, sous la gouvernance autoritaire et nationaliste de Vladimir Poutine, a repris le contrôle de ses matières premières, le gaz en particulier, dont il a fait une arme de dissuasion économique massive, et, surtout, a décidé de rompre l’alignement diplomatique sur les États-Unis entrepris par Eltsine. «L’Amérique craint que son ancien adversaire de la guerre froide ne redevienne un rival, fort de son immensité, de son pétrole et, donc, de sa capacité à peser sur les affaires du monde», écrivait alors Bernard Guetta dans Libération à propos du conflit géorgien, que l’on ne saurait suspecter de sympathie pro-russe. Ajoutons qu’en montrant également ses crocs, la Russie ne vise rien de moins qu’à assurer son hégémonie sur la zone eurasiatique. Fait aggravant, expliquant également la nervosité et les craintes des États-Unis et des capitales occidentales envers la Russie, cette décision de Moscou de ne plus utiliser le dollar pour ses transactions commerciales. Mesure déjà mise en vigueur à la suite d’un accord conclu avec la Chine – les échanges entre les deux pays représentent 40 milliards de dollars – libellant leurs transactions en roubles et en yuans et non en dollars. Imitant cet exemple, la Turquie (15e économie mondiale) a proposé à la Russie d’utiliser leurs monnaies nationales dans leur commerce réciproque. Décision à laquelle s’est ajouté ce projet de création en commun avec la Chine, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud (les Brics), lors du sommet de Fortaleza au Brésil le 7 juillet dernier, d’une banque d’investissement. Ce projet, qui ne vise rien de moins pour la Russie ainsi que pour les autres pays des Brics qu’à s’affranchir de la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, et partant du dollar, inquiète fortement les États-Unis. Car, à terme, cela risque de porter un sérieux coup à l’hégémonie financière et économique mondiale des États-Unis, à peine au sortir de la crise des subprimes.

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