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Entre «l’État islamique» et la police turque, les Kurdes résistent

Publié le par Daniel Sario

À Istanbul les forces de l’ordre sont intervenues massivement pour disperser des milliers de protestataires.
À Istanbul les forces de l’ordre sont intervenues massivement pour disperser des milliers de protestataires.

Tandis que les forces de « l’État islamique » continuent d’avancer dans les rues de Kobané, Ankara empêche les Kurdes de Turquie d’aller prêter main-forte à leurs cousins syriens. Malgré une résistance féroce des combattants des YPG et du PKK, la ville peut tomber d’une heure à l’autre.Par Stéphane Aubouard (Envoyé spécial de l'Humanité)

Une image résume ce mardi le scénario dramatique qui se joue depuis vingt-quatre heures aux portes de Kobané, à deux pas de la frontière turque. Pendant que les fumées noires des combats montent dans le ciel de la ville assiégée par l’«État islamique» (EI), d’autres fumées, blanches celles-ci, enveloppent sur une colline des militants du BDP (force politique kurde de Turquie) qui tentent de passer la frontière pour venir en aide à leurs frères d’armes. À plusieurs reprises, des camions de police turcs faisant barrage à ces volontaires, envoient des bombes lacrymogènes sur la centaine d’hommes et de femmes qui, malgré la suffocation des gaz, recommencent sans cesse le même ballet désespéré sur le monticule dominé par les tanks de l’armée. Symbole de l’étouffement organisé dans lequel le peuple kurde se retrouve coincé au vu et au su du monde entier à l’heure même où Kobané peut tomber d’un instant à l’autre dans les mains de l’EI.

Elle s’appelait Zozan Hamede pour sa famille, mais Zozan Aghan était son nom de combat. Celui sous lequel la reconnaissaient ses frères et sœurs de guérilla au sein des YPG (Unités de protection populaire, forces armées kurdes de Syrie). Depuis plusieurs semaines, Zozan luttait à armes inégales contre les forces de «l’État islamique» à Kobané. Lundi matin, elle est tombée arme au poing. Dans le cercueil hissé sur les épaules de militants et de membres de sa famille, c’est le corps de cette jeune fille de dix-sept ans qu’une foule de plusieurs centaines d’âmes amène dans le cimetière du petit village d’Alizor à quelques kilomètres de la ville assiégée. Après une prière au nom d’Allah, au moment même de mettre la défunte en terre, jeunes, vieux et enfants, applaudissent une dernière fois l’héroïne, accompagnés de cris de victoire au nom des YPG. «Elle a été blessée hier», raconte Serma, une sympathisante du Parti pour la paix et la démocratie (BDP, force politique qui représente le PKK au Parlement turc). «Une ambulance l’a ramenée à l’hôpital de Suruç où elle a succombé à ses blessures il y a quelques heures», explique la jeune femme, les yeux embués. «Tout cela est la faute de la Turquie, ajoute-t-elle, si nous étions plus nombreux et mieux armés, il y aurait moins de victimes, mais on ne nous laisse pas rejoindre Kobané.»

Dans la nuit de lundi à mardi sur la route qui mène du village de Chaykara à celui de Mursitpinar, des centaines de voitures venues de tout le Kurdistan turc ont tenté de passer les forces de police. En vain. «Pendant toute la nuit nous avons reçu des grenades de bombes lacrymogènes, reprend Serma. Le préfet nous a même ordonné de rentrer dans nos villages si nous ne voulions pas que les forces de police chargent une bonne fois pour toutes.» Hier encore, en début d’après-midi, l’on pouvait voir des dizaines de véhicules agglomérés sur la même route, des drapeaux des YPG et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) attachés aux rétroviseurs. Les plus courageux tentant même de passer à pied un barrage de police posté sur une colline en face de Kobané également sertie de tanks de l’armée. Certains repartiront en ambulance blessés par les gaz. Depuis vingt-quatre heures, le va-et-vient entêtant des sirènes ne cesse en effet de déranger le calme habituel de la petite ville de Suruç. L’unique hôpital de la ville est pris d’assaut par les véhicules de secours dépêchés par l’ensemble des communes alentour. Si ces ambulances ramènent quelques hommes et femmes asphyxiés par les gaz de la police, la grande majorité transporte des combattants ou des civils de Kobané. Et chaque fois, la même scène se répète à l’intérieur de la petite cour bondée de monde. Lorsque les portes de l’ambulance s’ouvrent sur un blessé transporté d’urgence au bloc opératoire, tout comme dans les allées du cimetière d’Alizor, la foule reprend en cœur des chants à la gloire des YPG, accompagnés d’applaudissements.

Dix personnes sont mortes depuis lundi faute de soins donnés à temps. Depuis la cantine extérieure de l’hôpital, Injalay Erdogan, une médecin volontaire d’Istanbul arrivée il y a quatre jours, regarde épuisée la scène, un thé et une cigarette à la main. «Cela n’arrête pas depuis lundi. Nous avons reçu plus de 60 blessés graves en à peine deux jours… Ce sont des éclats d’obus, des blessures par balles, bref les traumatismes classiques que l’on trouve en temps de guerre, relate-t-elle. Nous faisons des miracles, mais nous pourrions en faire plus encore si nous n’étions pas empêchés.» Dans la nuit de lundi à mardi, Injalay s’est rendue à deux pas de Kobané où gisaient de l’autre côté du poste frontière six personnes gravement blessées. «Je suis arrivée avec l’ambulance, mais la police ne m’a pas laissée entrer pour aller les récupérer, s’indigne-t-elle. C’étaient pourtant des cas de traumatismes graves, qui demandaient une assistance immédiate.» D’après le professeur turc Cem Perzi, président de la société européenne de chirurgie, présent à l’hôpital ce jour-là, au moins dix personnes sont mortes depuis lundi soir faute de soins donnés à temps. «Beaucoup d’ambulances sont freinées par les forces de police pour des raisons officielles de sécurité, rappelle-t-il. Tout le monde ignore la situation. Nous sommes les témoins d’un massacre de masse. Il y a, à l’heure où je vous parle, des combats de rue d’une extrême violence dans Kobané, et si personne, ni la communauté internationale, ni la Turquie, ne fait rien, des milliers de gens vont mourir.» À peine a-t-il fini sa phrase qu’une nouvelle ambulance entre en trombe dans la cour du petit hôpital. Un jeune combattant des YPG évanoui, la jambe en sang, est amené aux urgences. Depuis le début des combats, il y a trois semaines, plus de 400 personnes sont mortes, et des centaines d’autres blessées.

À l’heure où sont écrites ces lignes, les forces de Daesh continuaient de pilonner le centre-ville de Kobané où des tirs de mortiers n’ont cessé d’émailler les cieux de la ville pendant tout l’après-midi. Elles progressaient dans le sud-ouest de la ville. Les fumées noires des bombes de « l’État islamique » rivalisant dans le ciel avec les nuages blancs des grenades lacrymogènes de la police turque.

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