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Il y a 70 ans, les femmes conquièrent le droit de vote avec l'aide d'un communiste

Publié le par Daniel Sario

Il y a 70 ans, les femmes conquièrent le droit de vote avec l'aide d'un communiste
Le droit de vote des femmes ? Pour plusieurs hommes politiques de droite principalement, c’est au général de Gaulle qu’il faut dire «merci». Une vision un peu enjolivée du suffrage féminin, qu'on doit d'abord à un député communiste... Fernand Grenier, et à des années de luttes féministes. Par Adrien Rouchaléou.

Mais au fond, cette question, « Ginette, comment voteras-tu ? », tout le monde (ou presque) se la pose. Depuis longtemps, les opposants au suffrage réellement universel ont fait leur argument d’une prétendue incapacité des femmes à se saisir des enjeux politiques. Ainsi, le Dr François Labrousse, sénateur de la Corrèze, estime en 1922 que « la puissance, la profondeur dans les idées, la logique absolue, le raisonnement rigoureux, l’abstraction sont des qualités de l’esprit que la plupart des femmes ne peuvent présenter. (…) La femme est surtout un être émotif et sensible ». La même année, son collègue Paul Régismanset, de Seine-et-Marne, s’étonne : « Les suffragettes affirment que les Françaises veulent donner leur avis (….). Cela m’étonne car lorsque trois femmes sont réunies, elles se mettent aussitôt à parler chiffons. » Même à gauche, certains – en particulier, les radicaux – craignent de voir les femmes voter car elles le feraient comme le curé le leur a dit. Quant à la deuxième Internationale, elle ne connaît que la lutte de classe et ne tolère pas l’autonomie des féministes.


Plus d’un siècle et demi de lutte pour l’égalité politique. Le débat est en fait déjà vieux : il date de la Révolution. Il faut pourtant se souvenir que des femmes avaient voté aux États généraux de 1789. L’année suivante, Condorcet s’exprime dans le Journal de la société : « Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont de la goutte tous les hivers et qui s’enrhument aisément ? » Pourtant la République créera la figure du citoyen en oubliant totalement la citoyenne. S’en suivra plus d’un siècle et demi de lutte pour l’égalité politique, avec ses grandes figures : Olympe de Gouges, évidemment, avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791 ; Jeanne Deroin, candidate aux élections législatives de 1849, parce que « la cause du peuple et la cause des femmes sont intimement liées », Hubertine Auclert et son journal la Citoyenne…

Il serait faux de dire que les consciences n’évoluent pas. En 1901, est déposée la première proposition de loi accordant le droit de vote à certaines femmes (célibataires, veuves ou divorcées). En 1909, Ferdinand Buisson, député et fondateur de la Ligue des droits de l’homme soumet à la Chambre un rapport préconisant « l’électorat et l’éligibilité des femmes dans les mêmes conditions que les hommes ». À six reprises, jusqu’en 1936, la Chambre des députés se prononce pour le vote des femmes (la dernière fois par 495 voix contre 0). Mais le Sénat refuse systématiquement d’examiner ces textes, les rendant caducs. En 1925, le PCF repère une faille dans la réglementation qui lui permet de présenter des candidates en position éligible pour les municipales dans toute la banlieue parisienne. Elles y siégeront effectivement jusqu’à l’annulation de leur élection par les tribunaux. En 1936, trois femmes deviennent même sous-secrétaires d’État du gouvernement de Front populaire. Mais on leur reconnaît à l’époque un caractère exceptionnel, n’impliquant pas que toutes les femmes soient capables de conviction.

Un amendement du communiste Fernand Grenier. C'est un argument qui ne peut plus être entendu à la fin de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle bien des femmes ont fait leurs preuves au sein de la Résistance. Réunie à Alger entre 1943 et 1944, l’Assemblée consultative provisoire, rassemblant les différents mouvements de la Résistance est chargée de préparer la Libération et l’organisation des pouvoirs publics de la France libre. À peu près tous s’y disaient favorables à l’idée d’accorder aux femmes le droit de vote, à commencer par le radical François Giacobbi, qui préside la commission de Législation et de Réforme de l’État (commission qui en a effectivement adopté le principe à l’unanimité mois une voix). Pourtant au moment du débat le 22 mars 1944, il ne soumit à l’Assemblée que l’ouverture du droit d’éligibilité, moins dérangeant. Il fallut un amendement du communiste Fernand Grenier, disposant sans ambiguïté que « les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes » pour qu’enfin les Françaises soient pleinement citoyennes. Ainsi, si l’on retient souvent, comme on le lit dans une tribune de Jacques Chirac pour le cinquantenaire de l’événement, que « le général de Gaulle donnait aux femmes le droit de vote », c’est en fait une double faute. D’abord, comme le rappelait en 1994 Fernand Grenier, parce que : « Bien qu’il ait porté par la suite la signature du président du gouvernement provisoire, il n’est pas conforme à la vérité historique de présenter le général de Gaulle comme ayant octroyé le vote des femmes par sa seule initiative et sa seule volonté. » Mais surtout, parce que personne n’a donné aux femmes le droit de voter. Elles l’ont conquis.

« Ginette, comment voteras-tu ? » se demande l’Humanité, ce 5 décembre 1944. Deux mois avant, jour pour jour après que le Général de Gaulle a signé l’ordonnance du droit de vote et d’éligibilité des femmes et quelques mois avant sa première application effective, la journaliste Jacqueline Marchand imagine un dialogue à visée didactique quoiqu’un peu condescendante avec cette toute nouvelle électrice fictive et un peu naïve, autour d’histoires de distribution de lait.

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