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8 mai 1945, quand le bonheur redevient une idée neuve

Publié le par Daniel Sario

8 mai 1945, quand le bonheur redevient une idée neuve

Sur les ruines de la guerre la plus dévastatrice de toute l’histoire humaine, les peuples du monde réapprennent à vivre. Partout en Europe il faut reconstruire des pays ravagés. En France, les conquêtes liées au programme du Conseil national de la Résistance marqueront durablement la société. Par Maurice Ulrich

On voit sur les photos d’alors ces robes à fleurs du printemps, légères comme les ailes des papillons dans les rues et sur toutes les places, de Londres à New York, de Moscou à Paris, ce jour de fleurs et de baisers à pleine bouche qui n’en finissent plus, de bonheur qui redevient une idée neuve en Europe et dans le monde. L’Allemagne a capitulé sans conditions, comme l’exigeaient les Alliés. Le maréchal Keitel, avec toute la morgue d’un de ses militaires qui se croyaient de la race des seigneurs pour avoir fait alliance avec des criminels comme il n’y en eut jamais dans l’histoire, a dû signer dans les ruines de la capitale d’un Reich qui devait durer mille ans l’acte de reddition d’un peuple à genoux, à la fois coupable et abusé. La reddition d’un pays ravagé par des destructions sans nombre. Il voit aux côtés des Soviétiques avec Joukov, des Américains et des Anglais le Français de Lattre de Tassigny et maugrée : « Les Français, il ne manquait plus que cela. »

Pour une grande partie de la France, pour Paris, la nuit s’est terminée l’été précédent. La nuit des caves et des cachots, des suppliciés. Les petits matins blêmes et les soleils de givre des pelotons d’exécution. Nuit et brouillard, Nacht und Nebel. Le nom du décret signé dès 1941 (par Keitel précisément, qui sera condamné à mort à Nuremberg) ordonnant l’arrestation et déportation de tous les ennemis du Reich. Ils devaient disparaître sans laisser de traces. Avec ceux-là, communistes, gaullistes, résistants, visés par le décret seront déportés et exterminés, au nom d’autres décrets infâmes, avec la complicité active du gouvernement de Vichy, 70 000 juifs français ou résidant en France « sans oublier les enfants », dira un des responsables de cette abomination dans ses consignes.

Il faudra des mois encore d’un affrontement gigantesque, des centaines et des centaines de milliers de morts, militaires et civils, dans les villes bombardées, sur les champs de bataille, dans les camps où la machine nazie continue à tourner à plein, au feu continu des fours crématoires ou des brasiers dans lesquels on jette parfois des hommes, des femmes et des enfants vivants quand les chambres à gaz sont saturées, des mois encore de ce qu’on ne peut appeler autrement que l’enfer, pour que la bête meure. On connaît un peu, généralement, cette agonie du Reich. Le suicide d’Hitler avec sa maîtresse et sa chienne dans son bunker, le 30 avril. Goebbels et sa femme qui empoisonnent leurs enfants. La puissance de l’artillerie soviétique qui écrase Berlin où des vieillards et des gosses aux côtés des derniers SS fanatisés, prêts à abattre sur place qui se rendrait, défendent encore contre toute logique un régime de terreur et d’abjection. Le drapeau soviétique flottant sur le Reichstag, l’explosion de la croix gammée au sommet de la porte de Brandebourg…


Résistants et partisans, fusillés, décapités à la hache, torturés à mort. 50 millions de morts dans le monde dont 20 millions de Soviétiques. 6 millions de juifs exterminés systématiquement. Des centaines de milliers de résistants et de partisans, fusillés, décapités à la hache, torturés à mort, parfois par des bourreaux de leurs propres pays, comme en France ceux de la milice. Mais on danse, en ce magnifique jour de mai, quand bien même la guerre n’est pas complètement finie et durera deux mois encore, dans le Pacifique. Combien, dans ces foules chavirées par l’ivresse de vivre retrouvée, pensent alors que le monde est entré dans une nouvelle ère ? Il faut reconstruire. Économiquement les grands gagnants sont les États-Unis, dopés par l’industrie de guerre, mais les souffrances de l’URSS vont durablement laisser leurs stigmates, l’Europe est dévastée, la France est à genoux. Elle n’est pas à terre.

Au cœur des années les plus sombres, le Conseil national de la Résistance, où se retrouvent ses différents courants dont les gaullistes et les communistes, a élaboré un programme d’espoir, pour après. Il est marqué par la volonté de lier ensemble le progrès social et le progrès économique, le rejet des inégalités et de la toute-puissance de ce capitalisme qui, dans de nombreux cas, a préféré Hitler au Front populaire. Dans les mois qui suivent la Libération, le programme du CNR entre déjà en application. Nationalisations, vote des femmes. Les communistes, dont le rôle dans la Résistance a été considérable, recueillent lors des premières élections législatives de l’après-guerre, en octobre 1945, plus de 26 % des voix. Dans le premier gouvernement formé par de Gaulle, le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, est ministre d’État. C’est un ministre communiste, Ambroise Croizat, qui crée la Sécurité sociale et c’est Thorez qui lance la bataille du charbon pour redresser la France. Le mot d’ordre du PCF est «produire, produire». Ce même gouvernement va nationaliser le système bancaire, des grands groupes comme Renault, il met en œuvre avec le plan Langevin-Wallon une politique éducative ambitieuse, la culture redevient une ambition nationale.

Au gouvernement, l’embellie sera de courte durée. Dès le 8 mai les massacres de Sétif vont augurer des guerres coloniales à venir. Avec le retour de fortes tensions sociales dès 1947, les communistes vont quitter le gouvernement, mais les conquêtes liées au programme du CNR vont imprimer durablement la société française au point qu’une tête chercheuse du patronat, Denis Kessler, repris par Nicolas Sarkozy ces dernières années, plaidera pour en faire table rase. Ces années de reconstruction en France comme en Europe, dont l’Allemagne, vont aboutir à la croissance de ce que l’on a appelé les Trente Glorieuses. Ces années ne vont pas effacer les inégalités et les conflits mais elles seront tout de même marquées par un boom des naissances, une sensible élévation du niveau de vie, des progrès sensibles de l’éducation, un élargissement de la diffusion des connaissances, une démocratisation relative mais réelle des études supérieures. Les États-Unis, avec le plan Marshall, vont y contribuer, non sans arrière-pensées.

Hiroshima et Nagasaki, premiers actes de la guerre froide. La victoire a vu la naissance de l’ONU, dès 1945, dont les membres permanents du Conseil de sécurité sont les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’URSS, la Chine et la France, mais très vite le monde entre dans une nouvelle phase. L’obsession des États-Unis et de l’Angleterre, de Truman qui a succédé à Roosevelt, comme de Churchill qui inventera ce « rideau de fer » qui s’est abattu sur l’Europe, va être de faire contrepoids à l’influence grandissante des idées communistes dans le monde. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement, de ce point de vue, du poids de l’URSS, mais aussi de l’influence des partis communistes en Europe et y compris sur le sol américain. Cela aboutira aux États-Unis à la véritable paranoïa d’État du maccarthysme et de la chasse aux sorcières. Le monde va entrer dans la guerre froide dont les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, auront sans doute été les tout premiers actes.

L’Armée rouge, conformément à ses engagements avec les Américains, est entrée en Mandchourie et avance d’une manière irrésistible. Mais la bombe est au point. Elle a été testée un mois auparavant avec succès. Elle existe en deux modèles : uranium et plutonium : Little Boy et Fatman. La démonstration de force est absolument terrifiante. Le monde est entré dans l’âge atomique et sa propre destruction entre dans l’âge des possibles. Il ne le sait pas encore, comme il ne sait pas encore, dans les bals populaires où virevoltent les robes à fleurs, jusqu’où a pu aller, à Auschwitz et dans les centaines de camps du Reich, la barbarie systématisée et technique de l’un des peuples les plus cultivés de la terre. La terreur nucléaire et la question lancinante de la possibilité de l’extermination de masse se sont, dans la seconde moitié du XXe siècle et toujours aujourd’hui, invitées à la fête, ou ce qu’il en reste une fois les lampions éteints.

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