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Espagne: vers la fin du bipartisme ?

Publié le par Daniel Sario

Espagne: vers la fin du bipartisme ?
Comment le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste (PSOE) vont-ils sortir des élections municipales et des régionales qui auront lieu dans 13 des 17 régions du pays le 24 mai ? Cette échéance pourrait confirmer Podemos à gauche et Ciudadanos à droite comme des forces capables de bousculer le bipartisme. Un scrutin d’autant plus important qu’il marquera la tendance avant les élections législatives de fin 2015. Par Jean Ortiz

Un bipartisme consensuellement néolibéral, Parti populaire (PP, droite) et Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), garantit les intérêts du « modèle » politique issu de la « transition » et protège la monarchie parlementaire. L’Espagne n’a pas véritablement « défranquisé». Des résidus de franquisme restent enkystés dans le système. Le bipartisme, c’est, le 13 février 2015, un pacte d’État signé par Pedro Sanchez, le nouveau secrétaire du PSOE, et M. Rajoy (PP), chef du gouvernement, contre « le terrorisme djihadiste »; le bipartisme, c’est, en avril 2011, une modification PP-PSOE de la Constitution (article 135), sans passer par un référendum, pour y inscrire la priorité à la lutte contre l’inflation. L’Espagne vit des années noires. Elle a été sacrifiée sur l’autel de l’austérité, par le PSOE depuis 2008, puis par le gouvernement Rajoy. La crise affecte tous les domaines, y compris les institutions, les valeurs, le « pacte territorial».

Un petit rappel pour comprendre. Le 11 mai 2010, B. Obama téléphone au chef socialiste du gouvernement, J. L. Zapatero, pour lui demander d’appliquer la thérapie des vaches maigres. Le lendemain, Zapatero accepte et fait approuver une amputation budgétaire de cinq milliards d’euros pour 2010, et dix pour l’année suivante. Ainsi s’accélère la capitulation volontaire devant les marchés. En Andalousie, des gamins mendient, comme au temps du franquisme. Ils ont faim. De 2010 à 2013, le salaire moyen a diminué de 600 euros. 400 000 jeunes diplômés ont dû émigrer. On ne remplace qu’un fonctionnaire sur 10. Le taux de chômage (officiel) s’élève à 23,78%.

Mais la crise c’est aussi une bonne affaire pour les friqués. Depuis 2010 l’Espagne compte 27 % de riches en plus. Pour bâillonner la colère populaire, le gouvernement a adopté une « loi de sécurité citoyenne », la « loi bâillon »: elle renforce la répression à un point tel que l’ONU s’en est inquiétée. Et puis la corruption, généralisée, érigée en système de gouvernement, les scandales succèdent aux affaires (double trésorerie du PP, mise en examen pour magouilles financières du « super-économiste » Rodrigo Rato, qui fut directeur du FMI). La corruption devient si banalisée que, pour les Espagnols, faire de la politique, c’est « forarse »: s’en mettre plein les poches. D’où le dégoût de « la politique », des « partis traditionnels », le rejet d’un modèle politique à bout de souffle.

Podemos et Ciudadanos, l'émergence d'acteurs inattendus. Et soudain, le 15 mai 2011, l’explosion tellurique : le mouvement des Indignés. Du jamais-vu depuis la mort de Franco. Les luttes se multiplien t: « marées sociales vertes », « blanches », plateforme contre les expulsions de logements, marches de la dignité. Pas un jour sans manifestation. C’est de ce séisme qu’émerge spectaculairement un acteur inattendu : Podemos. Depuis un an et demi, Podemos a modifié la donne. Il porte le rejet de « la caste », des élites, de la « partitocracia », du clivage droite-gauche parce que, disent-ils, « la gauche n’existe plus». Dans l’urgence, Podemos veut profiter de la « fenêtre de tir » et des élections générales de fin 2015. « C’est maintenant ou jamais. »

Les médias ont d’abord épargné la nouvelle formation pour affaiblir Izquierda Unida (IU, la Gauche unie) : assimilée au système, elle a engagé un renouvellement tardif, mais reste le plus ancien référent à gauche. Izquierda Unida doit réaliser plus de 5 % aux élections «autonomiques» pour être représentée dans les parlements régionaux, seuil qu’en dehors de la communauté de Madrid, de Valence (en coalition), des Asturies, de la région de Murcie, elle aura des difficultés à atteindre. Izquiersa Unida comme Podemos sont traversées de fortes tensions internes. Ces dernières ont d’ailleurs provoqué la démission de l’idéologue de Podemos, J. C. Monedero, qui fut assesseur d’Hugo Chavez.

Podemos, que les sondages du Centre de recherches sociales donnent pour ces élections locales à 16,5 % (23,9 % en janvier) et à 22,5 % pour les générales, est aujourd’hui sous le feu des médias, des classes dominantes, du bipartisme et de ses réseaux: ils ont senti le danger, ils veulent contrôler l’éventuelle recomposition de forces. À la veille des échéances du 24 mai, les mobilisations sur le terrain sont en recul. Malgré son récent recentrage plus modéré, Podemos semble s’essouffler, à l’épreuve désormais de la durée, de l’institutionnalisation et des alliances. Des courants anticapitalistes lui reprochent sa volonté « d’hégémonie », ses ambiguïtés sur « la rupture », sur l’exigence d’une Constituante. Podemos reste cependant une force montante de politisation et d’espoir de changement. Elle ne rejette pas a priori un pacte avec le PSOE si ce dernier change radicalement de politique.

Pour assurer la survie du « modèle », au moment où le bipartisme est entamé, les « élites » misent sur la formation Ciudadanos (Citoyens), roue de secours du Parti populaire annoncé en recul d’une vingtaine de points. Ciudadanos, que les sondages placent à plus de 13 % des intentions de vote (17,7 % dans la communauté de Madrid), avance masquée: elle existait en Catalogne depuis 2005 et, désormais, elle entend partout incarner le centre droit, alors qu’elle relève globalement de l’extrême droite. Son leader, Albert Rivera, qui n’a rien d’un nouveau venu, a des amitiés néofranquistes. Le PP aura besoin de Ciudadanos pour garder Madrid, Valence, Seville, Malaga ...

Gauche alternative : l'unité n'est pas au rendez-vous. Les deux piliers du bipartisme devraient être significativement sanctionnés (surtout le PP) et recueilleraient, selon le CIS, 25,6 % pour les « populares » et 24,3 % pour le PSOE. Dans la communauté de Madrid, chasse gardée de la « marraine » Esperanza Aguirre, le PP perdrait 20 points mais arriverait malgré tout en tête avec plus de 30 % des suffrages, devant le PSOE, environ 21 % (26,3 en 2011), au coude-à-coude avec Podemos, et 4,8 % pour Izquierda Unida. Aux « autonomiques », pour les parlements régionaux, il y a peu de listes unitaires à gauche. Quant aux élections municipales, on y trouve tous les cas de figure.

À Madrid, Podemos, Equo (les Verts) et le front Ganemos présentent ensemble une liste, Maintenant Madrid. Les adhérents d’IU (très divisée ici) ont voté pour une liste IU élargie. À Barcelone, Barcelona en commun regroupe notamment Guanyem, Podemos, les Rouges et Verts de ICV-EUiA. Avec environ 18 % des intentions de vote, elle devrait devancer le PP, les socialistes catalans et même la gauche nationaliste (ERC). Si la situation demeure volatile, s’il faut se méfier des sondages alors que le nombre d’indécis reste grand, incontestablement l’histoire s’accélère. Le think tank Citoyens et valeurs, animé par des socialistes et des «pépistes» opusdéistes, prône un « grand pacte » PP-PSOE.

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