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Quand l’Autorité de la concurrence se fait l’auxiliaire des grandes surfaces

Publié le par Daniel Sario

On a parlé ces derniers jours d’une amende de 15,2 millions d’euros infligée à des groupes volaillers pour une tentative d’entente sur la commercialisation des poulets, dindes, canards et lapins par l’Autorité de la concurrence. Mais en évitant d’expliquer comment en est-on arrivé là. Par Gérard Le Puill

Le 6 mai dernier, l’Autorité de la concurrence a publié un communiqué qui donnait le détail du montant des amendes infligées à 21 industriels français de la volaille « pour s’être concerté entre 2000 et 2007 en vue de réduire l’incertitude dans le cadre de leurs négociations commerciales». La somme globale que leur réclame l’Autorité de la concurrence s’élève à 15,2 millions d’euros dont 5 millions d’euros pour la marque LDC, 2 millions pour Gastronome pour ne citer que les plus connus. L’Autorité de la concurrence a sanctionné assez lourdement tout en affirmant avoir fait preuve de mansuétude, ce qu’elle explique de la manière suivante : « Prenant en considération l’engagement collectif pris par la quasi-totalité des industriels de la filière de mettre en place une interprofession, l’Autorité de la concurrence a décidé, pour des raisons d’intérêt général, de déroger à sa méthode habituelle de détermination des sanctions et d’infliger à ces entreprises des amendes beaucoup plus modérées».

Il faut lire un autre passage du long communiqué de l’Autorité de la concurrence pour trouver l’explication de cette relative mansuétude. « Les relations entre les éleveurs et les industriels fonctionnent pour une très large part selon un système «intégré», dans lequel les abattoirs fournissent aux éleveurs les poussins ainsi que l’alimentation et leur paient une rémunération, comme à un sous traitant. A la différence des autres filières d’abattage, la filière avicole présente donc la spécificité de faire peser sur le seul industriel le risque lié à la volatilité des prix des céréales, lesquelles représentent les deux tiers du prix d’une volaille standard. La prise de risque sur le coût des intrants se double d’une prise de risque sur les volumes. En effet, la mise en place des poussins pour l’élevage s’opère dans le cadre de garanties d’achat de volailles prêtes à l’abattage alors même que les contrats de vente sur l’aval n’offrent aucune garantie de débouchés. Les industriels de la volaille doivent donc faire face à de très forte pressions sur les prix, tant en amont avec les éleveurs, qu’en aval avec leurs clients», peut-on lire dans le long communiqué de l’Autorité de la concurrence.

Il convient de préciser ici que le contrat de l’intégrateur avec l’éleveur fixe au départ le prix d’achat du kilo de viande au moment de l’abattage. De cette somme seront déduits le prix des poussins livrés 40 jours plus tôt et le prix des aliments livrés à l’éleveur par l’intégrateur. L’éleveur aura à sa charge l’amortissement de son bâtiment d’élevage, le coût de l’énergie et de l’eau, les frais de vétérinaire et devra avoir un taux de mortalité le plus faible possible et une bonne profitabilité des animaux pour tirer un revenu correct de son travail.
Parce que leurs marges étaient de plus en plus étroites, voire négatives pour certains sous la pressions des grandes surfaces et des importateurs de viande de volaille, les industriels ont, selon l’Autorité de la concurrence, tenu entre 2001 et 2006, « des réunions et des contacts, qui n’avaient aucune régularité, au cours desquelles ils discutaient des prix constatés sur le marché à l’occasion d’échanges sur la conjoncture(…)Ces échanges illicites entre concurrents n’ont pas permis d’instaurer une véritable entente tarifaire pour piloter les prix de gros ou de détail sur les marchés en cause , mais ont sensiblement réduit l’incertitude de chaque opérateur pour mener ses négociations avec les différents canaux de distribution », précise le communiqué.

Mais le nombre de réunion que l’Autorité de la concurrence juge illégales augmente entre la fin 2006 et fin 2007. Elle en donne l’explication suivante : « Ces échanges très nombreux s’expliquent par la crise des prix des céréales, dont les cours ont doublé en quelques mois, et par la volonté des industriel de répercuter la hausse des coûts de production sur le prix de vente aux GMS. Cette concertation illicite leur a permis d’engager des discussions avec les distributeurs à partir de demandes communes ce qui a aussi eu pour effet de fausser leur déroulement, puisque chaque négociation bilatérale a fait l’objet d’un suivi commun. Malgré le caractère massif des réunions, celles-ci n’ont toutefois pas conduit à vider de leur contenu les discussions commerciales qui ont abouti à des résultats différents suivant les enseignes et les industriels , aussi bien en termes de hausse de prix qu’en termes de calendrier. De manière générale, les hausses collectives demandées par les industriels n’ont été que partiellement acceptées par la grande distribution».

L’argumentaire de l’Autorité de la concurrence laisse assez bien deviner, qu’une tentative d’entente sur les prix, bien qu’illégale, semblait être la seule issue pour obtenir des distributeurs des prix d’achat de la volaille permettant aux abattoirs intégrateurs de couvrir leurs coûts et de continuer à tourner. De manière totalement hypocrite, Bruno Lasserre, président de l’Autorité de la concurrence, le reconnaît quand il déclare au quotidien Le Monde du 7 mai à propos du caractère supposé modéré de la sanction : « Cette décision est une première. Il y a une prise de conscience de l’Autorité. Les entreprises le reconnaissent, une association professionnelle ne doit pas permettre d’échanger sur les prix, c’est illégal. La sanction est donc nécessaire. Mais il fallait voir plus loin et remédier de façon pérenne aux dysfonctionnements d’une filière qui n’a jamais été organisée. Nous avons négocié et les acteurs se sont engagés à créer une interprofession », affirme-t-il tout en parlant de « pari audacieux » concernant cette dernière.

On voit mal en effet les distributeurs accepter de faire partie d’une interprofession dans la mesure où leur stratégie commerciale permanente est d’importer plus que de besoin de manière à peser en permanence sur les prix à la production , qu’il s’agisse de fruits et légumes , de viande bovine, porcine ou de volaille. S’agissant de cette dernière, nous en avons la preuve en page 27 du rapport 2015 de Philippe Chalmin sur la « formation des prix et des marges des produits alimentaires» en France. En 2011, sur un poulet standard acheté 3,87€ le kilo par le consommateur en grande surface, l’éleveur percevait 1,33€ du kilo après avoir remboursé le prix des aliments et des poussins à son intégrateur. L’abattoir dégageait une marge brute de 0, 87€ par kilo de poulet conditionné en barquette, entier ou en morceaux. La marge brute du distributeur qui n’avait fait que le mettre en rayon s’élevait à 1,47€ tandis que l’Etat récoltait 0,20€ de TVA.

En 2014, le prix moyen du kilo de poulet standard en Grande surface était de 4,26€. Sur cette somme, 1,34€ revenait à l’éleveur et 0,92€ à l’abattoir, soit un centime de gagné en trois ans pour l’éleveur et 5 centimes pour l’abattoir. Mais la marge du distributeur est passée à 1,78€ par kilo, soit une progression de 31 centimes, ce qui permet à l’Etat de gratter 2 centimes de plus via la TVA. Faut-il en conclure que l’Autorité de la concurrence a fait du bon travail à la lumières de ces chiffres? Dans l’intérêt de la grande distribution oui. Mais assurément dans son seul intérêt puisque seule sa marge augmente sensiblement.

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