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Première victoire pour les migrants de la Chapelle

Publié le par Daniel Sario

Mathieu Vicherat, le dircab’ d'Anne Hidalgo, prend la plume et rédige les engagements de la Ville de Paris et de l’Etat sur un bloc-note de journaliste. Photo : Pierre Duquesne
Mathieu Vicherat, le dircab’ d'Anne Hidalgo, prend la plume et rédige les engagements de la Ville de Paris et de l’Etat sur un bloc-note de journaliste. Photo : Pierre Duquesne
Après avoir occupé une ancienne caserne désaffectée, jeudi soir, une partie des migrants qui dormaient dans le Bois Dormoy ont obtenu 110 places d’hébergement et la promesse de l’Etat de les accompagner. Récit d’une folle nuit de négociation. Par Pierre Duquesne

C’est une première victoire. Après avoir dormi des mois durant sous le pont du métro La Chapelle, après avoir été pourchassés par les forces de l’ordre pendant dix jours, la centaine d’exilés qui s’étaient réfugiés dans le Bois Dormoy, dans le 18e arrondissement de Paris, ont enfin obtenu une mise à l’abri. Vers minuit, hier soir, ils ont tous embarqué - de leur plein gré - dans deux bus qui les ont déposés dans quatre centres d’hébergement, situés à Paris et Nanterre. Ils y seront nourris, soignés, et seront accompagnés par une association dans le but d'examiner leur situation le plus rapidement possible, qu’ils soient demandeurs d’asile ou non. Et cela, jusqu’à l’ouverture prochaine d’un centre d’accueil de migrants par la Ville de Paris.

Tout avait pourtant très mal commencé. Les riverains et les militants qui soutiennent ces réfugiés s’étaient donné rendez-vous à 17 heures au Bois Dormoy afin de les accompagner vers un nouvel emplacement. L'association gérant ce jardin partagé leur avait lancé un ultimatum et demandé de quitter les lieux. Les militants du PCF, d’Europe-Ecologie-Les-Verts, du Parti de gauche, de la Ligue des droits de l’Homme, et d’autres soutiens, s’étaient mis d’accord : ils comptaient investir les jardins d’Eole, parc situé à deux rues de là, pour y installer un nouveau campement. Le NPA, appuyé par des anarchistes autonomes, dont certains débarquaient pour la première fois dans le quartier, avaient un tout autre plan : squatter une caserne désaffectée dans le 10e arrondissement. D’un côté, un terrain appartenant à la mairie de Paris, avec des points d’eau et des sanitaires, et offrant la garantie d’une négociation sereine avec la Ville ; de l’autre, un bâtiment complètement délabré, abandonné depuis dix ans, avec des escaliers vermoulus, et même la présence, selon certains militants, d’amiante. Qu’importe. Le NPA et les autonomes veulent leur squat, leur nouvelle église Saint-Bernard. Ils empêchent des migrants de monter dans un bus qui devaient envoyer certains d’entre eux dans des places d’hébergement négociées par les militants du 18e arrondissement. Ils désorganisent ensuite le service d’ordre du rassemblement du Bois Dormoy, poussent les migrants, et détournent le convoi.

Vers 18 h 30, la caserne de Château Landon, à proximité de la gare de l’Est, est investie par 150 à 200 personnes. Sur Twitter, certains « autonomes » rêvent déjà de « Cazad », contraction de Cazerne et de ZAD, concept né dans la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Des élus et des responsables de partis de gauche ont néanmoins réussi à se glisser à l’intérieur du bâtiment abandonné. Dans un communiqué commun, la maire de Paris, Anne Hidalgo, et le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, dénoncent «des individus irresponsables» qui, «depuis plus d'une semaine, instrumentalisent cyniquement la situation dramatique dans laquelle se trouvent les migrants à des fins purement politiciennes ». Cela n’empêche nullement le directeur de cabinet de la maire de Paris, Mathieu Vicherat, de venir en personne constater la situation. Des migrants, après avoir chanté, et dansé, s’assoient en cercle avec des militants. La cour, d’habitude utilisée pour les distributions de l’Armée du Salut, se transforme en gigantesque AG estudiantine.

Accord du ministère de l'Intérieur pour 110 places d'hébergement. A l'extérieur, les nombreux journalistes qui n’ont pu entré dans les lieux relatent surtout les échauffourées ayant éclaté autour du bâtiment entre des activistes venus les soutenir et des CRS. Des manifestants tentant de pénétrer au premier étage sont refoulés par les forces de l’ordre. Du gaz lacrymogène pénètre dans une aile de la caserne. Cette agitation tranche avec le calme régnant à l’autre extrémité du bâtiment. Le dircab d’Anne Hidalgo s’isole avec des leaders de groupe de migrants dans l’ancien « bureau des officiers ». Une minuscule salle, où une dizaine de délégués des migrants, principalement Soudanais et Erythréens, échangent directement avec le responsable de la Ville de Paris, sans le moindre intermédiaire. Seul Aziz Hmoudane, élu communiste du XXe arrondissement, en charge de la lutte contre les discriminations et des foyers de travailleurs migrants, assure la traduction.

Fathi, un des leaders (qui a récemment témoigné sur Canal +, entre et sort à plusieurs reprises, tout comme le fonctionnaire qui joue les négociateurs pour le compte du ministère de l’Intérieur. Il propose d’abord 60 places d’hébergement, puis 80. Enfin, il annonce qu’il a un accord du ministère de l’Intérieur pour 110 places d’hébergement. « Ils voulaient être tous relogés, sans exception, rapporte Aziz Hmoudane, encore stupéfait par l’une des confidences faite par l’un des migrants. «Il m’a dit : moi, vous savez, je suis indifférent à la mort, après tout ce que j’ai subi, dans le désert, en Lybie. Je suis arrivé pour la paix. » En attendant, il aura droit à quelques jours de répit dans un centre d’hébergement jusqu’à l’ouverture d’un centre d’accueil des migrants pérenne par la ville de Paris. Fathi transmet la nouvelle au groupe. Des cris de joie éclatent. Reste à savoir comment faire sortir cette foule de 200 à 300 personnes, de plus en plus invectivée par certains agités, de plus en plus nerveux. «Il y a encore d’autres migrants dehors !», crie un jeune. «Le PCF, c’est la police !», gueule un autre.

Les migrants, qui ont peur de la police, et qui ne savent plus qui suivre, ni croire, exigent un écrit. Une scène incroyable se déroule alors sous nos yeux. Entouré de Soudanais et d’Erythréen, Mathieu Vicherat, le dircab’ d'Anne Hidalgo, prend la plume et rédige les engagements de la Ville de Paris et de l’Etat sur un bloc-note de journaliste. Une scène surréaliste, immortalisée par la lumière de dizaines de portable. Fathi, soulagé, ne cesse de montrer le petit papier aux caméras, pour sceller l'engagement. Il est 22 h 53 heures, les migrants peuvent enfin sortir.

Le simple respect de l'article L 345-2-2 du code de l'Action sociale. « C’est une belle victoire, réagit à chaud Anne Souyris, coprésidente du groupe EELV au Conseil de Paris, présente sur place. Mais il faudra ne pas lâcher ces migrants et rester extrêmement vigilant sur le respect de ces promesses faites par l’Etat. » L'autre conclusion, c'est bel et bien que l'Etat, quand il le veut, peut dégager des solutions pour les exilés. Sans violence, ni brutalités. Mais il aura fallu une occupation d’un lieu dangereux et une action particulièrement risquée pour obtenir de la puissance publique… le simple respect de la loi. L’article L 345-2-2 du Code de l’action sociale stipule que « toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale » doit pouvoir avoir « accès à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence». Un texte qui s’applique aux français comme aux étrangers.

« C’est un premier pas », estime Eric Coquerel, secrétaire national du Parti de Gauche. « Ce n’est pas le gouvernement qui a été sur le pont, ni la Ville de Paris, qui auraient n’aurait pas bougé sans cette occupation mais surtout une grosse mobilisation qui dure depuis plusieurs jours et même plusieurs semaines dans le quartier», rappelle le dirigeant du PG, également présent dans la cour de la caserne. Tout cela n’a été rendu possible que par l’action exemplaire des militants et des riverains, et leur esprit de solidarité.»

Emmanuelle Becker, élue PCF du 13e arrondissement, est elle aussi soulagée par l’issue de la soirée, longtemps confuse. « C'est une victoire pour les migrants. Ils vont être logés, nourris et soignés. Certains en ont besoin. Mais la bataille n’est pas finie. Il y a encore 200 migrants qui dorment à proximité de la gare d’Austerlitz. Une vingtaine sont retournés au Bois-Dormoy, et d’autres dorment ici ou là, dans les rues. Ce n’est pas seulement une question parisienne. Le problème se répète dans l’ensemble du pays, et chez les autres pays européens. La question des migrants n'est pas résolue ce soir. » Eric Coquerel renchérit. « Il faut arrêter de croire que la France, parce qu’elle serait le pays des droits de l’Homme serait pour toujours une terre d’asile. C’est faux. La France est un des plus mauvais pays européen en la matière. Il faut qu’elle change sa politique, et qu’elle pèse de tout son poids pour changer celle de l’Europe. On ne peut pas laisser les réfugiés qui fuient la pauvreté, la misère et la guerre, dont l’Europe a une part de responsabilité, à la seule charge de pays comme la Grèce ou l’Italie. La France doit prendre sa part. »

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