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Affaire Ben Barka. Un meurtre sans cadavre

Publié le par Daniel Sario

Affaire Ben Barka. Un meurtre sans cadavre

Dans la nuit du 29 au 30 octobre 1965, le démocrate marocain Mehdi Ben Barka, opposant au roi du Maroc Hassan II, est assassiné en plein Paris après avoir été torturé. Cinquante ans après sa disparition le scandale perdure ainsi que le combat pour la vérité. Par Hassane Zerrouky


Pisté et surveillé en raison de son activité militante, Mehdi Ben Barka, 45 ans, qui avait trouvé refuge dans la résidence du consul d’Algérie à Genève, tombe dans un véritable traquenard en se rendant le 29 octobre 1965 à Paris à l’invitation du journaliste Philippe Bernier en vue de la réalisation de Basta, un film sur le mouvement de libération des peuples. Le journaliste, « ami » d’un des futurs ravisseurs, le truand Georges Figon, donne rendez-vous à l’opposant marocain au roi Hassan II à la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain. Sur renseignement d’Antoine Lopez, chef d’escale à Orly, en fait agent du Sdece (l’ancêtre de la DGSE), Ben Barka, accompagné d’un étudiant, Thami Azemmouri, est interpellé devant la brasserie par les policiers Louis Souchon et Roger Voitot. L’étudiant est laissé libre. Ben Barka monte dans une voiture banalisée, dans laquelle se trouve Julien Le Ny, l’un des truands recrutés par les services marocains. Il est conduit à Fontenay-le-Vicomte dans la maison d’un autre malfrat, Georges Boucheseiche. Lesquels seront ensuite rejoints par le commandant Dlimi, chef de la sûreté marocaine, le général Oufkir, ministre de l’Intérieur, et plusieurs agents marocains, dont Miloud Tounsi, Mohamed Achaachi et Boubker Hassouni dit « l’Infirmier ». Torturé, en présence du général Oufkir, Ben Barka aurait succombé dans la nuit du 29 au 30 octobre, quelques heures après son enlèvement. La suite ? Diverses hypothèses sont avancées dont celle d’un rapatriement du corps au Maroc, voire d’une incinération sur les lieux du crime…

La décision d’enlever Mehdi Ben Barka, fondateur de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), aurait été prise lors d’une réunion tenue le 25 mars 1965 entre le roi Hassan II et les chefs de la sécurité du royaume. L’opposant marocain, qui militait alors pour «l’abolition du régime féodal et personnel» marocain, faisait peur à la monarchie. Déjà, le 16 novembre 1962, il avait échappé à un attentat. Le 16 juillet 1963, après que le roi Hassan II a décrété l’état de siège, Ben Barka se réfugie en Algérie, suivi plus tard par sa femme et ses enfants. Et quand éclate la « guerre des sables » entre l’Algérie et le Maroc en octobre 1963, il dénonce « la guerre d’agression » contre l’Algérie et prône la solidarité avec « la révolution algérienne ». Le 22 novembre, il est alors condamné à mort par contumace pour complot et tentative d’assassinat contre le roi. Alger (où il rencontre Che Guevara et Amilcar Cabral), Le Caire, Rome, Genève et La Havane émaillent son itinéraire. Militant internationaliste, Ben Barka, qui présidait le Comité préparatoire de la première Tricontinentale devant se tenir à La Havane en janvier 1966, travaillait à fédérer les mouvements révolutionnaires : « Les deux courants de la révolution mondiale y seront représentés : le courant surgi avec la révolution d’Octobre et celui de la révolution nationale libératrice », expliquait-il avant sa disparition.

La plupart des protagonistes ont été physiquement liquidés. Cinquante après, l’affaire Ben Barka n’a jamais connu de vraie suite judiciaire. Son corps n’a jamais été retrouvé. Outre les services marocains, l’enquête, qui n’a pas tout dévoilé, et les procès qui ont suivi, ont révélé l’implication de plusieurs acteurs – agents secrets, policiers et truands français – dans le rapt et la disparition de l’opposant marocain. Même le Mossad y a pris part. L’enquête diligentée avait fait apparaître le général Oufkir, le commandant Dlimi, chef de la sûreté marocaine, l’agent Miloud Tounsi, l’ex-agent secret Antoine Lopez et le truand Georges Figon comme étant les principaux acteurs de cette sordide affaire. Lors du procès du 5 septembre 1966, il n’y avait que six inculpés ; il manquait Georges Figon, « suicidé » le 17 janvier, l’étudiant Azemmouri et le général Oufkir, absent sur ordre du roi Hassan II ; au dernier jour du procès, le commandant Dlimi se constitue prisonnier. Il sera acquitté le 17 avril 1967 grâce au témoignage d’un chauffeur de taxi, Antoine Lopez est condamné à huit ans de prison et le policier Souchon à six ans. Oufkir est condamné par contumace à la réclusion à perpétuité. Depuis, à l’exception d’Antoine Lopez et de plusieurs agents marocains encore en vie dont le général Benslimane, chef de la gendarmerie, la plupart des protagonistes ont été physiquement liquidés. L’étudiant Thami Azemmouri s’est officiellement « suicidé » en 1971 à Paris. Le général Oufkir s’est également « suicidé » lors du coup d’État raté contre Hassan II en 1972. Les malfrats Boucheseiche, Le Ny et Dubail, réfugiés au Maroc, ont été tués entre octobre et novembre 1974. Quant au commandant Dlimi, il a trouvé la mort dans un accident de voiture en 1983.

Cinquante ans après, non seulement des pièces manquent au dossier mais toutes les commissions rogatoires internationales adressées au Maroc sont restées lettre morte, ainsi que les mandats d’arrêts internationaux lancés contre cinq responsables marocains dont le chef de la gendarmerie, le général Hosni Benslimane et l’ex-chef des services secrets, le général Abdelhak Kadiri. Aujourd’hui, à 18 heures, à l’appel de plusieurs organisations, dont le PCF, un rassemblement à la mémoire de Ben Barka aura lieu devant la brasserie Lipp.

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