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Climat : ce texte qui hypothèque la lutte contre le réchauffement climatique

Publié le par Daniel Sario

La secrétaire exécutive de la convention cadre des Nations Unies, Christiana Figueres, et le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, lors d'une conférence de presse à Bonn, le 20 octobre 2015 (AFP - PATRIK STOLLARZ)
La secrétaire exécutive de la convention cadre des Nations Unies, Christiana Figueres, et le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, lors d'une conférence de presse à Bonn, le 20 octobre 2015 (AFP - PATRIK STOLLARZ)
Malgré une semaine de discussions à Bonn, les négociateurs chargés de préparer un projet d'accord sur le climat en vue de la conférence de Paris sont toujours à la peine et n'avaient plus aujourd'hui vendredi 23 octobre que quelques heures pour boucler un texte clair. Ce round de négociations est en effet le dernier avant le grand rendez-vous de Paris fin novembre, où un accord mondial permettant de juguler la hausse du thermomètre sous la barre des +2°C est censé voir le jour sous l'égide de l'ONU. Par Marie-Noëlle Bertrand

Six semaines moins un jour avant la COP21, et l’alarme est désormais officiellement déclenchée. Les 195 pays en négociation sont depuis le début de la semaine à Bonn, en Allemagne, pour une ultime séance de travail sur le projet d’accord climat qui sera discuté en décembre, à Paris. Ce dernier entrera en vigueur à compter de 2020. Il doit pousser, faut-il le rappeler, la communauté internationale à respecter son engagement de limiter le réchauffement à un maximum de 2 °C. Il a pour but, aussi, de garantir une transition juste, équitable dans les efforts demandés à chaque pays et respectueuse des droits humains.

Seulement voilà : fruit d’une année de discussions, le projet d’accord mis sur la table, encore informel, ne fait pas le compte. Qualifié d’inacceptable par une partie de la société civile qui n’y retrouve pas ses fondamentaux, il est jugé déséquilibré par les pays en développement qui n’y reconnaissent pas l’équité recherchée. Hier, le groupe des pays africains a fait savoir qu’il refusait de prendre ce texte pour base de négociations. Alors que, par ailleurs, les objectifs de réduction de gaz à effet de serre avancés par les pays placent la planète sur une trajectoire de réchauffement de près de 3 °C, rien ne garantit que le futur accord de Paris ne soit pas vide de sens. Bilan sur un processus qui donne à voir un décalage abyssal entre les besoins et ce qui est avancé.

1. Un projet sans contrainte ni ambition. Depuis la conférence de Copenhague, en 2009, le processus de négociations s’appuie non plus sur la contrainte, mais sur le volontariat : en bref, chaque État décide lui-même de ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre. C’est le système dit bottom-up (du bas vers le haut), lequel a succédé au principe dit du top-down (du haut vers le bas), en vigueur précédemment. De fait, le projet d’accord discuté en ce début de semaine n’impose rien, se contentant de préciser les processus de comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre. Les « (contributions), (engagements), (autres) de chaque partie (devront), (devraient), (autre) refléter une progresion de leurs efforts » en matière d’atténuation, avance ainsi le projet – il laisse plusieurs options. Il précise, si l’on peut dire, que chacune de ces contributions (ou autre) pourrait « refléter l’ambition la plus haute possible à la lumière des spécificités de chaque État ». Pour Pierre Radanne, président de l’association 4D, il s’agit là d’un compromis visant à impliquer l’ensemble des pays, y compris ceux en développement, « auxquels il n’est pas possible d’imposer les mêmes pénalités qu’aux pays industrialisés ». Certes, mais avec un travers, s’inquiètent d’autres ONG : « le risque est réel que cet accord ne serve plus qu’à collecter les contributions de chacun, sans fixer de niveau d’ambition », explique Pierre Cannet, responsable climat pour le WWF. Alors que l’on pouvait attendre du processus de l’ONU qu’il tire vers le haut ce que les pays sont capables de faire, «nous allons acter, à Paris, le fait que nous ne pouvons pas attendre mieux qu’un amalgame d’engagements nationaux », alerte Maxime Combes, membre du réseau Attac, qui juge le texte inacceptable.

2. L’objectif des 2 °C non tenu. Le processus repose désormais sur un système visant à pousser les États à surenchérir afin de maximiser les ambitions. Pourtant, aucun calendrier n’est plus établi avant 2020, date d’entrée en vigueur supposée de l’accord de Paris. L’après-2020 reste flou lui aussi : le projet d’accord établit que les pays devront se retrouver tous les cinq ans pour poser de nouveaux objectifs… « à moins (qu’il) n’en soit décidé autrement », précise-t-il, n’imposant par ailleurs aucune obligation claire de renforcer les objectifs. « Or, ne rien changer avant plusieurs années aux engagements mis sur la table serait une catastrophe », note Alix Mazouni, responsable des politiques internationales du Réseau action climat (RAC), quand, d’après les premiers calculs, le monde se dirige vers un réchauffement compris entre de 2,7 °C et 3 °C d’ici la fin du siècle (lire ci-après). Les objectifs de réduction de gaz à effet de serre à long terme n’ont eux non plus rien de clair, qui hésitent entre atteindre « un pic d’émissions mondiales », la « neutralité carbone », ou des « émissions nettes zéro », le tout à une date indéterminée.

3. L’énergie : la grande absente. Établir un projet d’accord international sur le climat sans évoquer les perspectives énergétiques : c’est la prouesse accomplie par le projet d’accord décrié. Exit la mise en cause des énergies fossiles, jugées responsables de 80 % des émissions de CO2 actuelles. Exit, aussi, les perspectives chiffrées de développement des énergies renouvelables. De précédentes versions du projet tombaient déjà dans ce travers, mais dans une moindre mesure. Elles évoquaient entre autre, la possibilité que les États « réduisent l’appui apporté au niveau international aux investisseurs à forte intensité carbone, notamment les subventions internationales sur les combustibles fossiles ». Si la première partie de la formule est maintenue sous forme d’option, la seconde a tout bonnement disparu. De même qu’ont disparu les objectifs de réductions d’émissions de l’aviation civile et du transport maritime. « Elles sont pourtant susceptibles d’enregistrer une hausse de 250 % d’ici 2050 », relève encore Maxime Combes. Mais cette mention, qui avait été arrachée par les petits États insulaires, a tout bonnement été biffée.

4. Droits des peuples et sécurité alimentaire minorés. Construire une transition socialement juste, créatrice d’emplois, respectueuse des droits des peuples autochtones, des femmes et des travailleurs : c’est là l’un des fondements de la bataille pour la justice climatique. Depuis deux ans, ONG et syndicats font cause commune pour que ces notions figurent au cœur de l’accord universel qui aura force d’engagement au moins pour la décennie 2020-2030. Là encore, les premières versions du projet prenaient en compte cette attente forte de la société civile. Le projet tel que présenté les ignore, de même qu’il néglige totalement d’instaurer un objectif en terme de sécurité alimentaire : tous ces principes ont été renvoyés en préambule d’un texte dit « décision de la COP ». Celui-ci sera adopté lui aussi lors de la COP21, mais sans aucune valeur universelle pérenne.

5. Les financements non garantis. Ils sont le nerf de la transition mondiale : sans financements climat conséquents destinés à soutenir les pays les plus pauvres et les plus vulnérables, ces derniers n’auront ni les moyens de financer un développement décarboné, ni ceux de s’adapter aux bouleversements climatiques. S’il établit bien qu’un financement d’au moins 100 milliards de dollars par an devra être assuré à compter de 2020 (le programme des Nations unies pour le développement évoquait, l’an dernier, des besoins d’au moins 250 milliards de dollars), le projet de texte n’indique rien, ni quant à la façon d’y parvenir, ni sur la nature même de ces financements (publics ou privés, dons ou prêts…). Il ne détermine pas non plus clairement la part de cet argent qui sera destiné à financer l’adaptation – une revendication forte des pays les plus vulnérables. Là encore, les précédentes versions de projets offraient plus d’options. Ainsi, celle de décider d’un versement annuel minimal qu’opéreraient les pays riches, au prorata de leur produit intérieur brut (PIB).

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