Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Irak. A Mossoul, Daesh utilise des armes chimiques face aux Peshmergas kurdes

Publié le par Daniel Sario

En août 2014, le barrage de Mossoul, tenu par les Peshmergas kurdes (notre photo) avait été pris par daesh. Les Kurdes ont depuis regagné le terrain, mais la défense de cet édifice indispensable à la consommation d'eau et à l'irrigation des cultures de la province de Ninive, reste incertaine.   Photo : Youssef Boudlal/Reuters
En août 2014, le barrage de Mossoul, tenu par les Peshmergas kurdes (notre photo) avait été pris par daesh. Les Kurdes ont depuis regagné le terrain, mais la défense de cet édifice indispensable à la consommation d'eau et à l'irrigation des cultures de la province de Ninive, reste incertaine. Photo : Youssef Boudlal/Reuters

Reportage. Sur la ligne de front, défendant le barrage de Mossoul, les peshmergas kurdes racontent les nuits sans sommeil, les attaques des djihadistes et l’utilisation répétée d’armes chimiques qui les intoxiquent. Par Pierre Barbancey

Barrage de Mossoul (Irak), envoyé spécial de l'Humanité. La zone du barrage de Mossoul est d’une importance stratégique évidente. Construit sur le Tigre, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Mossoul, le barrage retient 12 milliards de mètres cubes d’eau. Il est indispensable à la consommation d’un million d’habitants mais aussi à l’irrigation des cultures de la province de Ninive. La question du contrôle du fleuve Tigre est cruciale dans la région. Ce qu’avait bien compris Al Baghdadi, le calife de Daech, qui avait envoyé ses troupes en prendre le contrôle en août 2014. Depuis, les peshmergas kurdes ont regagné le terrain, mais sa défense reste incertaine.

Une plaine entièrement sous domination des islamistes. Passés les sévères check-points installés à partir de la ville de Dohuk, après avoir été doublé par un convoi de gros 4×4 dans lequel nous avons eu le temps d’apercevoir une quinzaine d’hommes au look si spécifique des forces spéciales américaines, on pénètre dans une zone assez étrange. L’effervescence militaire côtoie des grappes de jeunes sortis de l’école, des livres à la main. De l’autre côté de l’immense retenue d’eau, se découpent les montagnes turques déjà enneigées. On se sentirait presque bien si, en opérant une rotation à 180° on n’apercevait pas les fortins édifiés par les peshmergas, installés sur les crêtes qui dominent une plaine s’étendant jusqu’à Mossoul. Une plaine entièrement sous domination des islamistes. À l’abri derrière des piles de sacs de sable et des parpaings, on contemple avec étrangeté ces hameaux et ces villages qui semblent sans vie. « Impression fausse », aurait pu dire Verlaine. Comme le précise le colonel Muslah Abdel Baqi qui nous accompagne, « ils sont là, enfouis, cachés, tapis dans des trous aménagés pour échapper aux bombardements ou à nos snipers ».

Les djihadistes sont bien là, attendant la nuit pour sortir comme des rats. Les traits tirés, les yeux rougis par des journées sans sommeil, le lieutenant Sindar Murat, raconte ces « vingt-cinq hommes arrivant en pleine nuit par le versant de la colline pour tenter de reprendre notre position, se déployant par vagues en faisant exploser leurs ceintures à l’approche de mes hommes. S’ils prennent nos positions, ils coupent nos lignes ». Il se souvient comment, une semaine auparavant, les djihadistes ont « tiré des roquettes chimiques. Plusieurs peshmergas ont été touchés. Et nous n’avons même pas de masques à gaz ». Tous ces combattants kurdes ont également en tête la fois où un véhicule de Daech, qui était en train d’avancer, a été touché par une frappe de l’aviation. « Les peshmergas qui se trouvaient pas loin ont été intoxiqués, indique le lieutenant. La voiture contenait vraisemblablement des produits chimiques. »

Des masques à gaz qui appartenaient aux djihadistes ont été saisis. Beaucoup s’inquiètent maintenant de l’utilisation régulière d’armes chimiques par Daech. Pourtant, depuis plus d’un an, c’est ce qui se passe. En Irak comme en Syrie. En juillet dernier, les Unités de protection du peuple (YPG, force du Kurdistan syrien) ont annoncé avoir subi des attaques à l’arme chimique dans la province d’Hassaké, dans le nord-est de la Syrie, où ils affrontent Daech. Ces combattants ont saisi des masques à gaz appartenant aux djihadistes, comme l’Humanité avait pu le constater sur place. À l’époque, les Kurdes avaient fait état de « brûlures à la gorge, aux yeux et au nez, accompagnées de maux de tête, de douleurs musculaires, d’une perte de concentration, de problèmes de mobilité et de vomissements ».

Le colonel Azad, officier peshmerga rencontré à Dohuk, raconte également comment, en novembre 2014, alors qu’il se trouvait avec ses hommes non loin du barrage de Mossoul, entre les villes de Shandura et Kaskeh, pour tenter de reprendre une position islamiste, il a vu un véhicule, bardé de protections blindées, arriver vers eux à vive allure. « Avec un de mes lieutenants, je suis vite sorti de notre Humvee pour me mettre en position. Lorsqu’il était à 80 m, nous avons tiré au RPG (lance-roquettes antichars – NDLR) et nous l’avons touché. Quelques secondes après l’impact, de la fumée s’est échappée de l’arrière. Et tout de suite après, il y avait comme une forte odeur de pomme qui s’est répandue. Un gaz chimique. » Le colonel Azad a alors voulu rentrer dans le Humvee en ouvrant la portière. Tous les peshmergas se trouvant à l’intérieur ont commencé à suffoquer. « Quand j’ai vu ça, j’ai essayé de conduire mais j’en étais incapable, se souvient l’officier. On a réussi à quitter la zone et nous avons été traités par un docteur américain qui nous a déshabillés et recouverts d’un vêtement en plastique. Il m’a fait une dizaine d’injections puis transporté en ambulance jusqu’à l’hôpital de Dohuk. Mes hommes ont été plus durement touchés. Mais encore, maintenant, j’ai des douleurs dans la poitrine quand je tousse. Je n’ai pas eu le droit de marcher pendant quinze jours, à cause de problèmes de reins. Mon rein droit me fait d’ailleurs encore mal. » Aujourd’hui encore, il ne sait pas quel était le produit. Mais l’image qui revient chez les Kurdes est le gazage meurtrier dans la ville d’Halabja par l’aviation de Saddam Hussein en mars 1988, faisant près de 5 000 morts.

Une nouvelle route a bien été ouverte entre Raqqa et Mossoul. Ainsi que nous l’a révélé un officier de haut rang « visiblement pour se servir des armes chimiques dont il dispose, Daech utilise surtout des obus de mortiers et des roquettes de type Katioucha dont la portée est de 17 km ». En vue de l’offensive prévue – mais quand ? – sur Mossoul, les peshmergas n’entrent pas dans un rayon inférieur à ces 17 km. Sauf sur les hauteurs du barrage de Mossoul, où les premières lignes sont au contact des djihadistes ! « Au moment de l’attaque sur le Sinjar, les djihadistes nous ont attaqués trois nuits de suite », souligne le capitaine Emad Abdrehim, de l’unité commandos. Le colonel Muslah Abdel Baqi, de son côté, confirme les informations publiées par l’Humanité, selon lesquelles une nouvelle route a été ouverte entre Raqqa et Mossoul, via Ba’aj. Il précise : « Nous avons intercepté des communications radios de Daech. Celles-ci révèlent que les islamistes envoient des hommes de Raqqa vers Mossoul par petits groupes, en se glissant au milieu des civils dans des voitures. Ils disent vouloir combattre les peshmergas le temps que les renforts arrivent. Depuis que nous avons repris le Sinjar, Daech se fait plus menaçant autour du barrage de Mossoul. »

Sur leurs positions, armes à la main, les peshmergas scrutent les environs du barrage de Mossoul. Ils savent que tout peut arriver. Ils savent surtout que le beau temps de ces derniers jours leur a offert un certain répit mais que, dès les premières pluies et les brouillards qui vont avec, les djihadistes vont tenter de progresser, de se lancer en vagues meurtrières. Prêts à utiliser les armes chimiques dont ils peuvent disposer aussi bien que des milliers de tonnes de TNT qu’ils ont récupérées. Le lieutenant Sindar Murat sait qu’il n’est pas près de se reposer. En attendant le prochain assaut, il demande à ses hommes de remplir toujours plus de sacs de sable et d’être plus vigilants que jamais.

Commenter cet article