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Irak : les familles cherchent à se réfugier dans Sinjar libérée

Publié le par Daniel Sario

Un soldat kurdes observe la ville de Sintjar libérée de Daesh. Photo Reuters Ari Dala
Un soldat kurdes observe la ville de Sintjar libérée de Daesh. Photo Reuters Ari Dala

Plus d’une centaine de familles a quitté précipitamment Qombusi, un village voisin pour trouver refuge dans la ville récemment reprise par les Kurdes à Daech. Par Pierre Barbancey (envoyé spécial de l'Humanité à Sinjar - Irak)

Ils ont passé la nuit, glaciale et humide, comme ils le pouvaient, mais ils ne se plaignent pas. Des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants. Beaucoup d’enfants. Venues du village de Qombusi, à moins de six kilomètres de Sinjar, ces 120 familles ont fui le retour des tueurs de l’organisation de l’« État islamique » (Daech), comme elles le pouvaient, direction la ville de Sinjar, toute proche. Mais les peshmergas, par mesure de sécurité, ne les ont pas laissées entrer, préférant les regrouper dans un champ, sous haute surveillance d’un drone, prêt à alerter les forces kurdes positionnées sur des fortifications de fortune faites de terre, montées à la hâte par des pelleteuses, si quelqu’un sortait du périmètre circonscrit. « Il y a souvent parmi tous ces gens qui arrivent, des éléments de Daech cachés et qui n’attendent qu’une occasion pour se faire exploser », explique un officier kurde. Il ne s’agit pas de psychose mais de danger réel, qui explique sans doute les rafales de mitrailleuses entendues la veille.

Au petit matin, un dispositif renforcé est mis en place par les peshmergas pour accueillir ces populations. Il s’agit de vérifier que les véhicules ne sont pas piégés mais aussi de procéder à une fouille de tous, adultes comme enfants. Les hommes sont assis en tailleur. Beaucoup portent un keffieh rouge et fument sans discontinuer. Le vent froid qui se met à souffler, venu de ce mont Sinjar qui s’élève majestueusement au-dessus de la ville, ne semble pas les atteindre. Ils sont stoïques et attendent patiemment. Entre eux et le groupe des femmes, les enfants les plus grands trouvent à s’occuper avec un morceau de bois ou en se courant après. Des jeux universels, mais ici le terrain est balisé par des hommes en treillis de camouflage qui portent des armes. Les plus petits sont blottis dans les bras de leur mère ou de leurs sœurs, s’emmitouflant comme ils le peuvent dans les quelques couvertures que leurs parents ont pu emporter. Car c’est bien d’une fuite dont il s’agit. Beaucoup sont nu-pieds ou portent des vêtements légers. Et les vieilles pleurent. Comme Shamsa Ahmed, une veuve, qui dit entre deux sanglots : « Je pleure parce que nous avons laissé nos maisons aux mains de ces incroyants. » Une formidable réponse à ces djihadistes, usurpateurs de religion, qui avaient inscrit sur le mur d’un bâtiment de Sinjar : « la morale de l’Islam est dans la voie du prophète ».


« Ils fouettaient quiconque était en contact avec les peshmergas ». Youssef Hussein, 45 ans, ne déroge pas à la règle avec son keffieh. Il a une bonne tête de sergent Garcia, celui de Zorro. Avec des yeux dont on se demande comment ils peuvent refléter tant de vie après avoir écouté son histoire, celle de Qombusi. Un village qui avait été très rapidement investi par Daech lorsque les djihadistes, cheveux longs et barbe drue, avaient fondu sur le Sinjar. C’était il y a quinze mois. Plus d’un an d’enfer où les femmes ne sortaient quasiment plus, les écoles étaient fermées et la peur pour les hommes d’être punis ou arrêtés pour un motif quelconque. « La vie était terrible, témoigne Samiha Ali, une trentenaire à qui on donnerait vingt ans de plus. Ils menaçaient de fouetter quiconque était en contact avec les peshmergas. On dissimulait même nos téléphones. Alors, quand il y a trois jours, les islamistes, sentant bien que les peshmergas ou les forces du PKK allaient venir, ont plié bagage. »

À Qombusi, la joie est revenue. Elle a été de courte durée. « Quand on a vu la dernière voiture de daech partir, on a pensé qu’ils ne reviendraient plus, avoue Youssef Hussein. On s’est alors préparé à accueillir les peshmergas qui sont d’ailleurs venus mais n’ont pas installé un poste. On a ressorti les armes qu’on avait cachées ainsi que les portraits de Barzani. Le lendemain, on a vu deux voitures de daech qui approchaient. On a appelé nos soldats qui ont accouru, mais ne sont restés que dix minutes. » Dimanche soir, les djihadistes sont revenus. Plus remontés que jamais. Mounif, éleveur comme son cousin Youssef, raconte cette arrivée en début de soirée. Les voitures qui s’engouffrent dans le village. La quinzaine d’hommes qui en descendent et la réplique des villageois démangés par la volonté de faire entendre le bruit de leur kalachnikov contre des barbares qui ont pourri leur vie depuis tout ce temps. Mais Mounif préfère ne pas donner son nom par crainte de représailles. En tout cas, cette résistance de la dernière chance a permis à l’ensemble des villageois de rejoindre Sinjar. Devant un humvee, ce véhicule blindé si connu dans cette région, deux jeunes hommes sont assis. Ils ont les yeux bandés et les mains liées dans le dos. L’un dit venir de Tal Afar, ville pas totalement libérée de daech, l’autre affirme être de Sinjar et étudiant à Mossoul. De quoi éveiller les soupçons des peshmergas qui ont préféré les arrêter. Dans la soirée, ils ont été transférés pour interrogatoire. En revanche, les populations arabes, qui tentaient également de passer, ont été priées d’attendre. « Elles passeront plus tard », nous a-t-on certifié.

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