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Philippe Martinez : « On met la pression sur tous ceux qui essaient de résister »

Publié le par Daniel Sario

« Envoyer des syndicalistes en prison parce qu’ils ont combattu une direction qui voulait fermer une entreprise est injustifié », s’indigne le dirigeant de la CGT.   Photo : Patrick Nussbaum
« Envoyer des syndicalistes en prison parce qu’ils ont combattu une direction qui voulait fermer une entreprise est injustifié », s’indigne le dirigeant de la CGT. Photo : Patrick Nussbaum

La CGT lance un appel de soutien en réponse à la condamnation inique des huit ex-salariés de Goodyear à Amiens. Des manifestations auront le samedi 30 Janvier dans toute la France? Entretien avec le secrétaire général de la CGT.

Propos recueillis par Kareen Janselme

Quelle est votre première réaction face à cette décision de justice qui condamne les huit ex-salariés de Goodyear ?

Philippe Martinez : Ma première réaction ? La colère devant l’injustice. Face à des salariés qui se sont battus pendant sept ans pour préserver leur emploi, la réponse a été une condamnation jamais vue, c’est-à-dire 24 mois de prison, dont 9 ferme. C’est proprement scandaleux. Les salariés de Goodyear ont présenté des propositions concrètes pour sauver leur activité, mais ils ont été victimes d’attaques. Leurs nombreuses plaintes pour faire respecter le droit du travail, respecter la santé au travail ont été mises au panier. Ils ont subi des remarques agressives de potentiels repreneurs comme le PDG de Titan, l’homme au chapeau texan, qui a exprimé publiquement tout le mal qu’il pensait des syndicalistes. On oublie toutes ces agressions : les camarades de Goodyear devraient avoir une médaille plutôt qu’être condamnés.

Pour reprendre le communiqué de la CGT écrit de suite après la condamnation, « pourquoi tant de hargne contre la CGT », contre les syndicalistes ?

Ça fait plusieurs mois maintenant que la CGT dénonce les atteintes aux libertés syndicales. Le 23 septembre de l’année dernière, nous avions organisé une journée spécifique sur cette question. Certains essaient de faire passer de plus en plus les syndicalistes, et notamment ceux de la CGT, pour des voyous. Il y a eu plusieurs « affaires » qui le montrent : des camarades d’EDF qui sont traduits devant les tribunaux à Paris, ce qui s’est passé chez Air France… Plus généralement, dans de nombreuses entreprises, les militants et les représentants élus sont victimes de discrimination sur leur déroulement de carrière, de licenciement. Il y a une attaque en règle contre les moyens donnés aux organisations syndicales comme les bourses du travail. On a atteint un degré supplémentaire avec cette condamnation. Ça a un lien avec ce qu’a déclaré la CGT sur la question de l’état d’urgence. À la suite des attentats, nous avons tout de suite réagi en disant oui, pour plus de sécurité pour les citoyens, non pour moins de libertés individuelles et collectives ! Nous avons un patronat qui veut de plus en plus de « liberté » pour casser l’emploi. C’est l’objet de la déclaration du Medef dimanche dernier. Et le gouvernement multiplie les cadeaux économiques au patronat, porte une oreille attentive aux propositions de déréglementation sociale avec en ligne de mire la réforme du Code du travail. Il ne faut pas non plus oublier l’épisode dialogue social, avec la loi Rebsamen, et les premières mesures qui commencent à tomber par des décrets remettant en cause les moyens des organisations syndicales dans les entreprises, avec moins de délégués, moins d’heures, etc. La logique va crescendo avec cette condamnation jamais vue de militants à de la prison ferme.

Comment expliquer l’acharnement du procureur dans ce climat qui étouffe la contestation sociale sur fond d’état d’urgence ?

Je ne l’explique pas justement, puisque, dans cette affaire judiciaire, toutes les plaintes sont abandonnées. Nous avions d’ailleurs pris ce retrait de plainte comme une volonté d’apaisement de la part de la direction de l’entreprise, après un conflit qui a duré sept ans. Quand un procureur de la République, qui est le porte-parole du ministère public, demande dans son réquisitoire des peines aussi lourdes et les obtient, ça ne peut s’expliquer que par la volonté d’encadrer l’action syndicale avec de la répression à la clé. C’est inexplicable autrement. Une décision de justice aussi outrancière nécessite des réactions. Pour l’instant, nous n’avons pas entendu de réactions du gouvernement, notamment au plus haut niveau, pour dire que cette décision de justice était scandaleuse. Il devrait dire qu’envoyer des syndicalistes en prison parce qu’ils ont combattu une direction qui voulait fermer une entreprise est injustifié. Ce serait une réaction claire, simple, et très précise. Une expression publique du gouvernement, du premier ministre par exemple, sur un tel dossier serait un avis qui pèse dans le paysage. Une voix qui porterait, et toucherait tous les salariés et tous les syndicalistes qui se battent au quotidien pour faire respecter les droits, pour préserver l’emploi. Ne pas donner son avis sur une telle décision, c’est dire aux militants sur le terrain : voilà les limites de votre action syndicale, si vous franchissez la ligne blanche qu’on a tracée, vous irez en prison.

Cette condamnation s’inscrit en amont du procès d’Air France. Cela vous inquiète-t-il ?

Notre avis sur ce qui s’est passé à Air France a fait beaucoup de débats. Le premier ministre a donné le sien. Ce n’était pas le même. Quand on traite, là aussi, des salariés en colère de voyous, de malfrats, de brigands, ça donne le ton sur la position du gouvernement. Pour rappeler le contexte : le premier ministre est rentré du Japon, il est tout de suite allé voir la direction. Pas un mot pour les 2 900 salariés menacés de licenciement, mais une condamnation sans réserve de l’action syndicale des salariés d’Air France. La direction d’Air France, elle, les a déjà sanctionnés, puisque cinq salariés ont été licenciés. C’est un encouragement pour de futures décisions qui arriveront au mois de mai. La condamnation des Goodyear est une pression supplémentaire grave contre les salariés d’Air France qui vont passer devant le tribunal, mais plus largement contre l’ensemble des salariés qui aujourd’hui contestent les politiques d’entreprise. Puis il y a l’état d’urgence avec l’interdiction de manifester, de se rassembler, de se réunir qui pèse aussi. On veut construire le dialogue social sur la peur et la menace de représailles. Ce n’est pas notre conception du dialogue social. On met la pression sur tous ceux qui essaient de résister : la prison ferme pour des syndicalistes, ce n’est pas n’importe quoi. Pour tout le monde, ceux qui vont en prison, ce sont des malfrats. Voilà l’image qu’on renvoie des syndicalistes.

La CGT appelle à la création de comités de défense sur tout le territoire. Comment la CGT va-t-elle s’organiser pour contrer cette décision ?

Philippe Martinez À l’occasion de la mobilisation du 23 septembre, la confédération et les organisations ont recensé toutes les attaques contre les libertés syndicales : la fermeture de bourses du travail, les menaces, les licenciements, les discriminations. Nous avons et allons mener des actions très précises autour de cas concrets. Nous avons interpellé le ministère de la Justice, car c’est de son ressort de faire respecter les droits. Le prononcé du jugement qui a été rendu mardi nous encourage à accélérer le travail que nous avons déjà commencé. Là, on a franchi une étape importante dans la répression syndicale. C’est unique, une condamnation à 9 mois de prison. Ça nous encourage à être beaucoup plus fermes sur ces questions. Une pétition a été lancée par le syndicat Goodyear. Aujourd’hui, la confédération lance un appel de personnalités pour exiger la relaxe de nos camarades. Toute la CGT est mobilisée pour qu’une telle condamnation soit annulée.

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