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Turquie : Contre la plume, le sabre d'Erdogan

Publié le par Daniel Sario

Istanbul le 26 décembre. Depuis leurs arrestations, des rassemblements ont eu lieu pour protester contre l'emprisonnement des deux journalistes.  Photo : E. Koray Berkin/Citizenside
Istanbul le 26 décembre. Depuis leurs arrestations, des rassemblements ont eu lieu pour protester contre l'emprisonnement des deux journalistes. Photo : E. Koray Berkin/Citizenside

Les journalistes Can Dündar et Erdem Gül ont été condamnés à la prison à vie. Le régime AKP s’acharne contre les médias indépendants.

Par Pierre Barbancy | L'Humanité

"Il paiera pour cela, je le traquerai jusqu’au bout." Non, non, ce n’est pas un chef de la mafia napolitaine, ni même sicilienne qui s’exprime. L’auteur de cette apostrophe n’est autre que le président turc, Reçep Tayyip Erdogan. Il ne s’adresse pas à un voleur ou à un assassin. C’était en mai 2015. La cible de son courroux, exprimé en direct à la télévision : Can Dündar, rédacteur en chef du quotidien Cumhuriyet. Son crime ? La publication quelques jours auparavant, photos à l’appui, d’un article intitulé " Voici les armes dont Erdogan nie l’existence ". Sur les clichés, datés de janvier 2014, des gradés de la gendarmerie et de la police turques qui ouvrent l’arrière d’un camion contenant, selon le journal, des armes et des munitions destinées aux groupes rebelles en Syrie. Un arsenal fourni, selon eux, par les services de renseignements, le redoutable MIT. Les autorités avaient alors affirmé que le convoi intercepté contenait de " l’aide" destinée aux populations turcophones de Syrie.

"La publication de ces articles relevait du devoir des journalistes"

La plainte déposée par Erdogan à ce moment-là contre le rédacteur en chef et le chef du bureau d’Ankara, Erdem Gül, est terrible. Les deux hommes sont accusés " d’avoir obtenu une information secrète touchant à la sécurité de l’État ", " d’espionnage politique et militaire ", de " publication d’une information confidentielle " et de " propagande pour une organisation terroriste ". Le président turc sait pertinemment que nos deux confrères risquent, sur la foi de telles accusations, deux fois la prison à vie, une peine assortie de 42 ans de détention pour " avoir porté atteinte aux intérêts de l’État par la publication de fausses images ". Mais pendant plusieurs mois, rien ne se passe vraiment. Et pour cause. Au mois de juin 2014 se tiennent des élections législatives. Le couperet tombe : l’AKP, le parti du président, perd sa majorité. Pis, le Parti des peuples démocratiques (HDP) fait son entrée au Parlement avec 80 députés. Démarre alors une période de violence voulue par le pouvoir, qui manœuvre pour convoquer de nouvelles élections sous prétexte qu’aucun gouvernement ne peut être formé. Miracle, l’AKP retrouve sa majorité. Le pouvoir peut se déchaîner. Can Dündar et Erdem Gül sont arrêtés le 26 novembre et détenus au centre pénitentiaire de Silivri, à Istanbul.

Pour le Syndicat turc des journalistes (TGS) et l’Association des journalistes de Turquie (TGC), qui reçoivent le soutien de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) et de sa branche européenne (FEJ), " la publication de ces articles relevait du devoir des journalistes d’informer l’opinion publique. L’accès à l’information du public doit être garanti et respecté. Les journalistes ne sont pas supposés défendre et protéger les intérêts de l’État, ce sont les autorités de l’État qui en ont la charge ".

Au mois de décembre 2015, du fond de sa cellule, Can Dündar fait passer un message à notre journal. L’Humanité le publie immédiatement. Le journaliste y écrit : " Puis-je laisser mon pays entre les mains d’un régime totalitaire ? Pouvons-nous nous enfermer dans nos bureaux, au lieu de travailler sur les dossiers sur lesquels nous avons enquêté, découvrant la corruption du pouvoir, la politique de guerre civile, le trafic d’armes ? " Une leçon de courage adressée à ceux qui rêvent d’un journalisme aseptisé, " neutre ", politiquement correct, où ni la censure ni l’autocensure n’auraient lieu d’être, les esprits étant déjà formatés. Ce à quoi l’on assiste de plus en plus, malheureusement, y compris en France ! En Turquie, des milliers de personnes ont compris l’enjeu. Des personnalités aussi prestigieuses que le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk signent une pétition de soutien

Entend-on Hollande ou Valls s’élever contre ces pratiques ?

Pourtant, deux mois après leur mise en détention et malgré le tollé qu’elle a suscité, un procureur d’Istanbul a encore aggravé les charges qui pèsent sur les deux journalistes. Déjà poursuivis pour " espionnage " et " divulgation de secrets d’État ", ils sont désormais aussi accusés de " tentative de coup d’État " et d’ "assistance à une organisation terroriste ". Dans son réquisitoire de 473 pages, le parquet d’Istanbul, en conséquence, a réclamé contre eux une peine de réclusion à perpétuité aggravée, la sanction la plus lourde prévue par le Code pénal turc.

En réalité, les journalistes sont depuis longtemps dans le collimateur d’Erdogan. Outre que cette affaire a mis en lumière la connivence du pouvoir turc avec les terroristes de " l’État islamique" , rien ne trouve grâce aux yeux de ce nouveau sultan. Surtout pas quand on s’émeut de la répression menée au Kurdistan ou quand les journalistes ne peuvent pas exercer leur métier. " Les livres sont plus dangereux que les bombes ", a déclaré un jour Erdogan. Utilisation à tire-larigot de l’article 299 du Code pénal qui sanctionne les " insultes au chef de l’État ", tabassage en règle des éditorialistes insolents, pressions, licenciements, sanctions financières… rien n’arrête le pouvoir turc. Pourquoi se priverait-il ? Entend-on François Hollande ou Manuel Valls s’élever contre ces pratiques ? Dénoncent-ils les massacres au Kurdistan ? " Même si vous nous faites payer le prix fort, nous continuerons à dire et à écrire la vérité. Vous ne pouvez pas nous vaincre ", a écrit mardi Can Dündar, dans un éditorial publié par son journal.

LE SUD-EST SOMBRE DANS LA VIOLENCE ET LES ATROCITÉS

Can Dündar, rédacteur en chef du quotidien « Cumhuriyet », et son collègue Erdem Gül sont incarcérés depuis le 26 novembre 2015. Leur procès débutera le 25 mars. Une délégation venue en France, comprenant notamment les épouses des deux journalistes et leur avocat, s'est rendue au Parlement européen et au Quai d'Orsay grâce aux syndicats français SNJ, SNJ-CGT, CFDT journalistes, qui sont membres de la FEJ et de la FIJ. Plus de 70 journalistes demeurent incarcérés en Turquie. Une situation qui s'est largement dégradée, ces dernières années, sous le régime de l'AKP et de son dirigeant Erdogan. Interdiction d'enquêter sur les liens entre le gouvernement et les combattants islamistes en Syrie, la corruption et la répression vis-à-vis des Kurdes. Les journalistes turcs ont énormément de difficulté à se rendre dans le Sud-Est du pays pour informer sur les affrontements. Un silence médiatique alors que des massacres ont lieu comme à Cizré. Le PCF appelle « la France et l'UE » à exiger d'Ankara « la fin des violences ».

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