Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Accord Europe-Turquie : la colère des députés

Publié le par Daniel Sario

Accord Europe-Turquie : la colère des députés

Au cours du débat qui s’est déroulé mercredi au Parlement européen, la majorité des députés a dénoncé l’accord passé lundi entre les chefs d’états européens et le gouvernement turc pour faire face à la crise des réfugiés.

Jean-Jacques Régibier | Humanite.fr


Correspondant au Parlement européen. Seul le groupe des conservateurs a affiché son soutien au Conseil de l’Europe dans ses négociations avec la Turquie, et encore avec beaucoup de réticences ( « Nous ne pouvons pas laisser la Turquie faire pression sur l’Europe », explique le PPE, « nous abordons cette discussion de façon constructive, mais nous sommes très préoccupés », autant dire que la confiance règne.. ), et surtout pas à l’unanimité. Ainsi Françoise Grossetête, députée française du PPE, a estimé pour sa part que les discussions de lundi étaient « la pire négociation que nous ayons connu depuis longtemps », ajoutant : « on se jette dans la gueule du loup (… ) c’est un marché de dupes. » Elisabetta Gardini, sa collègue italienne du même groupe, a renchéri : « ce projet d’accord ne nous plait pas », « d’autant que personne n’en connaît le détail. » Même à droite, on doute.

Dans le reste de l’hémicycle, pratiquement personne n’a entrevu un quelconque avantage dans le fait d’abandonner à la Turquie le soin de prendre en charge l’afflux des réfugiés qui fuient la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan, chassés par la guerre, pour se rendre en Europe, en abordant d’abord dans des conditions effroyables les côtes de la Grèce. « Le sultan Erdogan détient les clés de l’Europe, » s’est emporté le président du groupe ALDE, Guy Verhofstadt, qui a ajouté qu’il était quand même « très problématique de demander à un pays qui n’a pas accepté les règles humanitaires de la Convention de Genève de faire le travail à notre place. C’est comme si les Américains disaient aux Mexicains : désormais, c’est vous qui gérez la frontière ! » Pour l’ancien premier ministre belge, cela ne fait aucun doute : si l’on donne au seul gouvernement turc le droit de décider qui doit rentrer dans l’Union européenne, on aboutira à ce que les réfugiés recherchent d’autres routes pour parvenir en Europe, pariant que dans peu de temps, on allait à nouveau parler de Lampedusa, de Malte ou de l’Albanie. Guy Verhofstadt a conclu que « c’est à l’Europe de résoudre le problème des réfugiés, ce qu’elle ne fait pas actuellement.»

Faillite morale de l'Union européenne

Les socialistes de leur côté avaient déjà expliqué qu’au nom de la realpolitik, les États membres semblaient être prêts à s'asseoir sur un certain nombre de principes et à finaliser avec la Turquie « un marchandage indigne : " Un Syrien renvoyé contre un Syrien réinstallé ", le tout assorti de 3 milliards d'euros supplémentaires dont la destination reste inconnue », ajoutant que la déclaration finale qui avait suivi les négociations de lundi « faisait à peine référence à la politique interne en Turquie et qu’elle préférait fermer les yeux sur le pouvoir autoritaire du président turc Erdogan, sa mainmise sur les médias ou l'emprisonnement et les menaces sur les universitaires. »

Au cours des débats, la députée socialiste française Sylvie Guillaume est allée plus loin, parlant du « sommet de la honte » et dénonçant « un troc indigne » quand « un Syrien doit risquer de se noyer pour qu’un autre entre dans l’Union européenne . » Elle fait allusion à l’étrange proposition sortie du chapeau lundi par le premier ministre turc : la Turquie accepterait de se voir « retourner » par la Grèce tous les migrants qui y arriveraient irrégulièrement, qu’il s’agisse des migrants économiques qui ne peuvent prétendre à l’asile, ou des réfugiés syriens, l’Union européenne acceptant de son côté d’accueillir directement à partir de la Turquie un réfugié syrien pour un Syrien réadmis par la Turquie… Une proposition contre laquelle s’est aussi emporté le chef de file des députés Verts-ALE au Parlement européen Philippe Lamberts parlant de « faillite morale », et rappelant que « tout réfugié a droit a un examen individuel de sa demande », ce qui est la base de toutes les conventions internationales sur les réfugiés.

Rappelons les autres contreparties acceptées par les chefs d’états européens : doublement, de 3 à 6 milliards d’euros, de la subvention consentie par l’Europe à la Turquie pour venir en aide aux réfugiés présents sur le sol turc ( comment contrôlera-t-on l’emploi qui sera fait de cet argent ? ont demandé nombre de députés ) ; accélération de la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs. Enfin, le Conseil de l’Europe laisse entrevoir que seraient réouvertes les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ( cinq « chapitres » seraient réouverts ), alors que ces négociations sont gelées depuis plusieurs années, et que personne ne croit vraiment à l’entrée de la Turquie dans l’UE dans un avenir proche.

760 civils assassinés par l'armée turque depuis juillet

La députée Marie-Christine Vergiat ( GUE/GVN ) a rappelé que 760 civils avaient été assassinés depuis juillet par l’armée turque dans le sud-est du pays où la population est à majorité kurde, et qu’une ville entière avait été détruite, la ville de Cizré. « Et c’est à ce pays qu’on veut sous traiter la crise migratoire ! », « l’Europe perd son âme », a-t-elle ajouté. Même dénonciation pour la députée verte Ska Keller ( Verts-ALE ), qui considère elle aussi que le Conseil de lundi « était le Conseil de la honte » . Un conseil qui, pour elle « a violé tous les principes humanitaires .» Le coup de grâce a été donné, après bien d’autres dénonciations de députés allant dans le même sens, par Jean Arthuis ( Alliance des Démocrates et des libéraux ) : « les Européens n’ont pas le début d’une politique étrangère. J’ai honte de cette Europe là ! » a-t-il dit, résumant une opinion largement partagée dans l’hémicycle.

Les chefs d’état qui étaient arrivés lundi à Bruxelles en désordre et sans gloire, pour négocier la prise en charge par la Turquie de la crise des réfugiés, savent désormais à quoi s’en tenir : il ne leur faudra pas trop compter sur le soutien des députés européens s’ils persistent dans la ligne qu’il ont amorcée en début de semaine. La plupart des députés préconisent au contraire que l’Europe prenne elle-même en charge la répartition des réfugiés entre les différents pays européens, et qu’on rouvre entièrement l’espace Schengen aujourd’hui verrouillé en de nombreux points. Le débat d’aujourd’hui au Parlement européen a eu clairement les allures d’un coup de semonce, avant le second round des négociations avec la Turquie qui se déroulera les 17 et 18 mars prochains.

Commenter cet article