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Des jeunes qui réveillent tout un pays

Publié le par Daniel Sario

Hier à Paris. Photo : Patrick Nussbaum
Hier à Paris. Photo : Patrick Nussbaum

Huit jours après la première mobilisation du 9 mars, les organisations de jeunesse ont mené étudiants et lycéens dans la rue en défiant le gouvernement. Deux fois plus de lycées que la semaine dernière étaient ainsi mobilisés.

Par Sylvie Ducatteau, Pierre Duquesne, Lola Ruscio, Aurélien Soucheyre et Lionel Venturini
Vendredi, 18 Mars, 2016 | L'Humanit
é

Le printemps est en avance. Le 9 mars, il pointait le bout de son nez ; jeudi, c’est particulièrement une jeunesse lycéenne et étudiante qui a défilé en France, à l’appel de vingt-trois organisations syndicales étudiantes et lycéennes. Amendé ou non, le texte du projet de loi travail ne remporte toujours pas l’adhésion. Des universités parisiennes fermées, officiellement pour « raison de sécurité », n’ont pas empêché, comme à Tolbiac ou à la Sorbonne, des AG en plein air. Le résultat ? Des rassemblements nourris – 80 000 personnes à Paris, 150 000 dans toute la France pour l’Unef – et qui ont vu à leurs abords des dispositifs policiers lourds, de ceux qui prévoient – ou provoquent – des incidents.

Concentré d’énergie

Il y a eu des slogans pour réclamer le retrait de la loi El Khomri, mais au-delà, d’autres slogans suggéraient de réveiller un vieux pays qui ne fait pas place aux jeunes. « En grève jusqu’à la retraite ! » proclame une banderole sur un mur de la Sorbonne. « Sois jeune et tais-toi ! » déplore une pancarte du défilé parisien. « Moins de Valls, plus de tango ! » lu à Tours. Et même : « Vous ne nous laissez pas rêver, on ne vous laissera pas dormir ! » cri de ralliement des Indignés espagnols. Mots d’ordre d’une génération quand celle de 1968 se révéla incapable de passer le flambeau ? Trop tôt pour l’affirmer avec certitude, mais à n’en pas douter, le « On vaut mieux que ça » n’a pas fini de résonner aux oreilles des responsables politiques.Il y avait une véritable énergie, jeudi, dans les rues de Paris, pour demander le retrait pur et simple de la loi travail. La jeunesse mobilisée a crié et chanté avec force et confiance son opposition frontale au texte de l’exécutif. « Valls, Hollande et Macron ! On ne sera jamais, de la chair à patron ! » ont repris en chœur les manifestants, sous des pancartes indiquant : « La rue maintenant, pour ne pas y être à vie ! »

En tête de cortège, William Martinet, président de l’Unef, dénonce « l’enfumage » des concessions annoncées par Manuel Valls. « Quand j’entends que Pierre Gattaz se réjouit que le cœur du projet soit conservé, je ne peux que m’inquiéter », insiste-t-il. À ses côtés, Camille Lainé, secrétaire nationale du Mouvement jeunes communistes de France (MJCF), condamne la logique du texte : « Elle est complètement folle. Comment croire que licencier plus permettra de créer de l’emploi ? » « Les jeunes sont précaires pendant leurs études, et la loi El Khomri leur dit qu’il va falloir continuer à être précaires toute leur vie ! » s’indigne Matthieu Bauhain, secrétaire national de l’Union des étudiants communistes (UEC). « Nous ne nous laisserons pas enfermer dans un chantage au chômage. Le recul des droits sociaux ne nous donnera aucun emploi », ajoute Samia Mokhtar, présidente de l’Union nationale lycéenne (UNL). « Le statut de salarié implique des obligations mais aussi des devoirs, mais le gouvernement ne souhaite conserver que les obligations. Il ne veut plus de Code du travail mais des livrets ouvriers », dénonce de son côté Barbara Gomes, représentante de la CGT Jeunes. Quant à Zoïa Guschlbauer, présidente du syndicat lycéen Fidl, elle fustige le fond et la forme de l’action gouvernementale : « La manière de faire et les objectifs visent à mépriser et retirer des droits aux travailleurs. » Hervé-Jean Le Niger, vice-président de la fédération des parents d’élèves FCPE, les a rejoints un temps pour protester contre les « précarisations des jeunes et de leur contrat de travail, qui rend très difficile l’accès au logement, aux soins et à l’avenir ». Derrière les jeunes, en soutien, CGT, FO, FSU et Solidaires demandaient eux aussi le retrait du texte.

Du virtuel à la rue

Dès 13 heures, des centaines d’étudiants ont arpenté la place parisienne de la République. Aux alentours, des jeunes improvisent un match de football, grignotent et discutent du texte de loi. Parmi eux, les étudiants de Paris-VIII, Louise et Yanis, attendent leurs camarades avec leurs pancartes respectives : « Ça sent le Gattaz, ça va péter ! » et « La gauche a pris une bonne droite ». Depuis le début de la mobilisation, ils ont participé aux assemblées générales et ont manifesté le 9 mars. « On sera là aujourd’hui et demain s’il le faut. On sait se mobiliser sur les réseaux sociaux mais aussi dans la rue ! » lance Yanis. Enthousiastes, ils affirment : « Nos parents nous soutiennent dans notre démarche », et l’étudiant de rebondir : « Ma mère me dit que c’est bien que je fasse grève, elle m’encourage à continuer à me mobiliser. Elle avait manifesté contre la loi Devaquet en 1986. » Militante aux Jeunes socialistes, Diane estime que sa présence est « légitime », car ce texte de loi va « à contre-courant des combats de l’histoire de la gauche ».

Les cortèges des universités Paris-VIII, Paris-III, de Sciences-Po Paris, de Paris-VI marchent à grands pas le long du boulevard du Temple. Des étudiants portent bien haut la pancarte : « Flexibles, corvéables, jetables. » Un drapeau du MJCF à la main, Théodore a l’air rassuré : « Ça donne de l’espoir de voir tant de jeunes dans la rue qui ont envie de se battre. » Un peu plus bas dans le cortège, l’étudiant de Paris-VII, Lucas, lâche : « Je suis révolté contre ces hommes politiques qui appliquent les mêmes recettes depuis trente ans », avant de développer : « Je suis aussi dans la rue contre les mesures sécuritaires qui détruisent nos conditions de vies. »

Deux fois plus de lycées mobilisés

En tête du cortège, Samya Mokhtar (UNL) et Zoïa Guschlbauer (Fidl) affichent un large sourire. Deux fois plus de lycées mobilisés, deux cents recensés en début d’après-midi, dont soixante à Paris et en région parisienne, cela fait deux fois plus de manifestants. « Cela confirme que les jeunes sont en colère. La loi El Khomri cristallise notre refus d’une vie vouée à la précarité », expliquent les deux responsables syndicales. Et cela se voit. Les lycéens sont très présents, venus notamment des lycées professionnels. « Se lever le matin pour 1 200 euros, c’est insultant. Avec cela, on ne peut ni vivre, ni payer un loyer, ni sortir, ni s’habiller… Écrivez cela en gros ! s’anime Karim, futur technicien en mécanique. Et puis, nous ne voulons pas travailler 46 heures par semaine. » Il manifeste pour la première fois avec une dizaine de copains, élèves comme lui d’un lycée professionnel de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Tous confirment, déjà renseignés par les nombreux stages en entreprise qui jalonnent leur formation, les difficultés que leur réserve le monde du travail.

Les néophytes de la manifestation ont l’air un peu perdu au milieu de la place de la République. À deux pas, ceux du lycée parisien Paul-Valéry sont déjà des habitués. Leur bahut s’est mobilisé la semaine dernière. Leurs camarades de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) également, mais Dounia, Valentine, Eilidh, Lilie, Julien et Céline ont profité de la semaine pour affiner leurs arguments. « Nous voulons le retrait du texte car il donne des super-pouvoirs aux employeurs, or aucun individu ne doit être supérieur à la loi », expliquent-ils. À côté, Quentin et Bohême discutent fermement : « Avec la mécanisation, le travail a changé, mais ce n’est pas une raison pour régresser », jugent-ils. Hawa et Binko, du lycée Mozart du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), s’inquiètent d’une « loi ni bonne pour nous, ni pour nos parents déjà immédiatement concernés ».

Ne demandez pas à Cindy Allard, cadre dans la fonction publique territoriale, pourquoi elle défile derrière les lycéens et les étudiants. « On sait très bien que s’ils touchent au privé, ils s’en prendront ensuite aux fonctionnaires pour tirer tout le monde vers le bas. » Et puis, ajoute cette jeune femme, syndiquée à la CGT des ingénieurs, cadres et techniciens (Ufict), « c’est sans compter que, dans le public aussi, la précarité n’a cessé de gagner du terrain ». L’augmentation du point d’indice annoncée jeudi ne la fera pas rentrer chez elle. Ni Yann, professeur de musique à Ris-Orangis (Essonne) et militant SUD éducation : « C’est une carotte pour que la fonction publique ne rejoigne pas le privé. »

Juste une préparation au 31 mars

Chez les salariés, le cortège était très militant. Mais Aurélien en est convaincu, cette journée n’est qu’une préparation au 31 mars, qui sera « la plus grosse mobilisation sociale depuis le début du quinquennat de François Hollande ». « L’ampleur du mouvement, le 9 mars, a beaucoup surpris, notamment par le nombre de salaries mobilisés, alors que cette journée d’action n’avait pas été, au départ, à l’initiative des organisations syndicales », explique cet enseignant en lycée professionnel, militant lui aussi à SUD éducation. Même discours chez Aziz Bouabdallah, 35 ans, qui a monté un syndicat CGT dans une PME, en Alsace, de 150 salariés qui fabrique du papier à cigarettes. Les annonces du gouvernement n’ont pas changé l’état d’esprit de ses collègues. « Ils nous disent d’aller plus loin. Nous sommes poussés par la base et les salariés. Ils sont très remontés et veulent qu’on soit à l’offensive. » Et lui, le syndicaliste, voit clairement les dangers d’une inversion de la hiérarchie des normes, avec des accords d’entreprise s’imposant sur les conventions collectives. « On voit bien que cette loi est faite pour accompagner le changement du travail, et adapter le droit pour mettre en place l’industrie du futur, avec toujours plus de robotique et d’outils numériques. Cette évolution n’est pas nouvelle et on se bat depuis des années pour garder l’humain au centre du processus de fabrication. C’est la condition pour faire de la qualité. il y a tous ces enjeux derrière la loi El Khomri. »

Fabien Lecomte voit aussi les dangers des accords d’entreprise à La Poste, où les conditions de travail varient déjà selon le rapport de forces dans chaque centre de tri. Mais la vrai mobilisation, du côté des salariés, ce sera le 31 mars, explique le syndicaliste. « Depuis le début, on mobilise pour cette date. On a informé, multiplié les interventions, les prises de parole. Et beaucoup de facteurs savent qu’avec cette loi, ils risquent de faire une tournée le matin et revenir faire deux ou trois heures le soir pour livrer des colis, en permettant à l’employeur de déroger à la règle des onze heures de repos consécutifs. » Bref, comme il le dit lui-même : « Le 24 et le 31, ça va être chaud ! »

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