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Un sommet de compromissions pour repousser les migrants

Publié le par Daniel Sario

Un sommet de compromissions pour repousser les migrants

Par leur accord scélérat avec la Turquie – des milliards d’euros contre des êtres humains –, les chefs d’État et de gouvernement européens piétinent allègrement tous les principes du droit d’asile. L’indignation monte sur tout le continent.

Par Thomas Lemahieu | Mercredi, 9 Mars, 2016 | L'Humanité

L’Europe enterre toutes ses valeurs déclarées, et elle continue de creuser… Nouvelle étape du calvaire, lundi soir à Bruxelles (Belgique), avec le sommet consacré à la « crise » des migrants. À l’issue de douze heures de discussions, les chefs d’État et de gouvernement se sont mis d’accord avec le premier ministre turc pour dissuader les migrants de chercher la paix et la sécurité dans l’Union européenne. Le document de conclusions jette une lumière crue sur tous les coups de canif dans le droit international que les institutions et les dirigeants européens sont prêts à faire. Sous couvert de lutte contre les passeurs, tout semble permis : on peut ainsi, comme l’envisage le Conseil européen, expulser vers la Turquie tous les migrants ayant traversé la mer Égée depuis ses côtes, y compris les demandeurs d’asile syriens, en violation complète de la Convention des Nations unies sur le statut des réfugiés. « Cela va briser le business model des passeurs », estime la Commission européenne. « Nous avons la base pour une percée, à savoir qu’à l’avenir, tous les migrants qui arrivent en Grèce seront renvoyés en Turquie », se gargarise David Cameron, le premier ministre britannique. Le principe serait, dit-on à Bruxelles, du « un pour un » : un migrant renvoyé en Turquie ouvrirait la voie à une « relocalisation » d’un réfugié syrien dans un pays de l’Union européenne. « C’est la fin de l’immigration illégale », s’exclame le Polonais Donald Tusk, président du Conseil européen.

Toutes les critiques envers la Turquie passent sous le tapis

Tout est donc externalisé en Turquie, et Ahmet Davutoglu, le représentant du régime d’Erdogan à Bruxelles, peut se targuer d’être au centre du jeu. Derrière les grandes déclarations sur la « liberté de la presse » en Turquie, toutes les critiques possibles ont été en fait balayées sous le tapis. Le pays obtient une rallonge de 3 milliards d’euros (en plus des 3 milliards déjà accordés), la perspective d’une suppression des visas pour que ses ressortissants circulent librement dans l’espace Schengen et une série d’engagements vers l’adhésion à l’Union européenne.

En réalité, derrière la bataille sur les mots – les dirigeants européens ont trouvé une formule pour éviter d’entériner la « fermeture » de la route des Balkans pour les migrants –, ce sommet européen consacre bel et bien toutes les politiques de construction de murs et de barbelés dans l’Union européenne. Alors que le dispositif de « partage » des réfugiés par quota entre les États membres est resté quasiment au point mort depuis l’automne, le texte final du Conseil européen de lundi « n’établit aucun nouvel engagement pour les États membres en matière de relocalisation et de réinstallation », stipule-t-il encore de manière révélatrice.

Mais l’accord suscite un tollé. Pour Amnesty International, celui-ci « signe l’arrêt de mort du droit d’asile en Europe ». Au Parlement européen, Filippo Grandi, le haut-commissaire aux réfugiés de l’ONU, a vivement marqué sa désapprobation. « Je suis profondément préoccupé par tout arrangement qui impliquerait le retour indiscriminé de gens d’un pays à un autre et ne détaillerait pas les garanties de protection des réfugiés en vertu du droit international », a-t-il indiqué hier à Strasbourg. Alors que les institutions européennes promettent d’« affiner les détails » pour être « pleinement conformes à la fois au droit européen et international » d’ici au Conseil européen des 17 et 18 mars, le HCR rappelle les conditions préalables pour que les retours de demandeurs d’asile vers « un pays tiers » puissent être considérés conformes au droit international : le pays destinataire doit d’abord assumer « la responsabilité d’examiner la demande d’asile » ; un réfugié sera « protégé du refoulement », c’est-à-dire d’une expulsion sans autre forme de procès ; enfin, s’il obtient l’asile, il doit pouvoir « bénéficier de l’asile conformément aux standards internationaux et avoir pleinement et réellement accès à l’éducation, à l’emploi, aux soins de santé et, si besoin, à l’aide sociale ». Pour les socialistes français au Parlement européen, « le bilan de ce sommet, c’est l’idée même d’une Europe solidaire et responsable qui est mise en échec ». Pour la députée GUE-NGL Malin Björk, « il est gravement préoccupant de voir l’Union européenne ne pas se lever pour défendre vigoureusement le droit d’asile. Espérons que la pression puisse enfin produire des effets ! »

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