Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Nuit Debout. Réécrire la Constitution, par tous et pour tous

Publié le par Daniel Sario

Au neuvième soir, sur la place parisienne, plusieurs centaines de personnes pensent, échangent et débattent. (Photo : Romain Beurrier/REA)
Au neuvième soir, sur la place parisienne, plusieurs centaines de personnes pensent, échangent et débattent. (Photo : Romain Beurrier/REA)

Plongée au cœur de l’un des ateliers organisés place de la République, à Paris, et qui invite à réécrire collectivement la loi fondamentale, pour garantir pouvoir au peuple et faculté de réfléchir librement.

Par Aurélien Soucheyre | Jeudi, 14 Avril, 2016 | L'Humanité

En cercle, comme autour du feu, un groupe s’assoit à même le sol, place de République, pour démarrer l’un des innombrables débats qui font vivre Nuit debout. Sur une petite sono, cette pancarte : « Atelier constituant dans un lieu public ». Et c’est parti pour deux heures de conversation autour de cette question : comment réécrire la Constitution de notre République ? D’emblée, les échanges partent sur la crise de la représentativité politique. Comment contrôler les élus, comment empêcher qu’ils trahissent leur parole pour gouverner sans nous ? « La démocratie est fictive. Les élus volent à la fois le pouvoir et la légitimité du pouvoir au peuple », lance un participant. « Moi je veux virer les députés », enchaîne un autre. Une dame prend la parole : « La représentativité n’est pas mauvaise en soi. L’enjeu n’est pas de virer les députés, mais de mieux les encadrer en créant les conditions de leur fidélité à l’intérêt général. Je pense au mandat unique et au droit de révocation. »

Le micro change de main : « Le pouvoir corrompt. On doit l’intégrer pour s’en prémunir. Dans ce cadre, le mandat unique est un minimum. Il faut aussi instaurer une forme de tirage au sort, qui offre une égalité d’accès au pouvoir entre les classes sociales. » De plus en plus de personnes se massent autour de la sono et le cercle s’agrandit. « Le tirage au sort ne changera rien si le système est perverti. Ce qu’il faut, c’est créer un système vertueux, ouvert et démocratique », reprend une femme.

Des assesseurs, chargés de noter tout ce qui se propose d’un débat à l’autre, écrivent scrupuleusement les échanges. Beaucoup d’autres ateliers constituants sont prévus avant de faire émerger, collectivement et partout en France, la Constitution d’une République sociale. Ce soir-là, des questions se posent sans tabou. « Faut-il changer de devise ? Faut-il garder Liberté, Égalité, Fraternité ? » « La démocratie a-t-elle jamais vraiment été essayée ? Doit-elle fonctionner de haut en bas, de bas en haut, horizontalement ? » Très vite, le constat que le droit de vote et le suffrage universel seuls ne suffisent pas à garantir une démocratie s’impose. « Le débat est façonné par les médias. Il faut des médias libres, indépendants des puissances financières », lance un jeune homme. « Si on travaille onze heures par jour, c’est impossible d’être pleinement citoyen. Il faut avoir le droit de réfléchir librement, individuellement comme collectivement, en garantissant le temps et les moyens matériels de la réflexion dans la Constitution », ajoute une nouvelle venue. Pourquoi la loi fondamentale ne garantirait-elle pas dans le marbre l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale ?

Sous ses cheveux blancs, un homme vient rééquilibrer la moyenne d’âge du groupe. « Il faut regarder ce que font les Suisses. Il y a à la fois des représentations et un droit d’initiative à tous les échelons, avec possibilités de référendum. Il y a un débat, et un vote, sur tout ce qui est de l’ordre de l’intérêt général. C’est ce qui manque cruellement à notre pays. Nous ne votons que très rarement pour des propositions », mesure-t-il. Le risque de transformation du référendum en plébiscite, ou en vote de sanction contre le pouvoir en place, est alors balayé par un tout jeune citoyen : « Les choses peuvent bouger. Il ne faut rien s’interdire. Il ne faut pas rester bloqué dans les schémas et les contraintes actuelles alors même qu’on les remet en cause. »

Le rôle du président de la République, celui du Parlement, ne sont ce soir-là que très vite évoqués. « C’est à nous de faire et de voter les lois », insiste un côté du cercle. « On peut avoir des élus, mais le pouvoir réel doit être exercé par le peuple et pour le peuple. C’est déjà écrit dans la Constitution actuelle. Mais il reste à l’instituer et à le pratiquer dans les faits », répond un autre côté. « Ce qui compte, c’est de créer un système qui incite les gens à s’impliquer, qui fait vivre, qui entretient la démocratie comme on le fait ici. Il faut complètement revoir l’organisation de la vie de la cité, et décloisonner, retirer tout ce qui sépare, tout ce qui coupe les hommes des décisions et des responsabilités. »

Périmètres de vote et Union européenne en questions

Avant de se dire au revoir, en concluant qu’il est clair que la Constitution idéale ne s’écrira pas en un soir, sont évoquées les questions des périmètres de vote : du local au national. « Il est évident qu’il faut beaucoup plus de circuits courts démocratiques. Mais les sujets de santé, d’éducation, de transports, par exemple, relèvent du national, et ne peuvent être assurés qu’à travers la constitutionnalisation des services publics, seuls à mêmes d’assurer l’égalité entre les hommes et les territoires. »

Et puis il y a bien sûr l’Union européenne. À l’affirmation qu’il faut en sortir, une étudiante en droit répond que « l’Europe c’est nous. Dire que c’est nul parce qu’elle a été pervertie est une erreur. L’Europe solidaire est possible. Il nous appartient de la créer et de mener une lutte sur l’ensemble du continent ». « Il faut refonder l’Union européenne. La rejeter, c’est comme rejeter l’idée de France depuis le Poitou en disant qu’entre Poitevins souverains on s’entendra beaucoup mieux et qu’on réglera nos problèmes. C’est faux. L’échelon européen est un échelon primordial. Beaucoup de luttes doivent se mener à ce niveau. Pourquoi s’enthousiasmer de ce qui se passe à Madrid, Barcelone et Bruxelles sinon ? Pourquoi ne pas écrire une Constitution européenne au service des peuples ? » s’anime Ludo, en marge des débats. « Il y a objectif et stratégie. Sortir de l’Union européenne peut éventuellement faire partie de la stratégie. Mais il faut, quoi qu’il arrive, travailler au projet européen et au projet mondial. La lutte du néolibéralisme et du néocapitalisme est une lutte internationale. Le combat pour les vaincre ne peut-être qu’international », développe Léo.

« C’est vrai qu’on réinvente un peu l’eau chaude tous les soirs à Nuit debout, estime un peu plus tard Sébastien. Mais on le fait nous-mêmes, on pense par nous-mêmes, on fait de l’éducation populaire collective. Quelles que soient nos connaissances, notre expérience militante, on se met sur un pied d’égalité et on avance en se réappropriant la politique et nos vies. C’est formidable. Et puis ça fait tellement de bien de s’écouter sans préjugés, sans piège, avec confiance et bienveillance. Même quand quelqu’un dit n’importe quoi on le laisse finir. On ne le juge pas et on cherche à comprendre. On s’exprime sans malhonnêteté intellectuelle, sans vouloir détruire l’autre, à l’opposé de ce qui se passe sur les plateaux télévisés. »

Après la séance, Mathilde mesure que nombre des propositions ont été et sont encore portées par des partis politiques. « Heureusement qu’il y avait le PCF, le Front de gauche, le Parti de gauche et ceux qui les font vivre pour écrire le programme l’Humain d’abord, pour porter une VIe République en 2012. Mais on ne peut pas se contenter de ça, on ne peut pas attendre que tout le monde aille gonfler leurs rangs comme par magie. À mes yeux les partis sont aujourd’hui coupés du peuple. Les bonnes idées sont à garder et à diffuser en inventant de nouvelles formes de faire de la politique. » C’est pourquoi Mathilde reviendra aux ateliers de réflexion et d’écriture autour d’une nouvelle Constitution, sur la place de la République, sur les autres places de France et même en dehors, comme essaient de l’impulser de nombreuses personnes à Nuit debout.

À Paris, liberté contre velléités de couvre-feu. Le chef de file de l’extrême droite en Île-de-France, le FN Wallerand de Saint-Just, a appelé hier à « dissoudre » Nuit debout, l’accusant d’abriter rien moins que le « centre opérationnel du saccage de Paris » (sic)... À l’opposé, les élus PCF-Front de gauche interpellent la maire PS de la capitale, Anne Hidalgo, qui devrait, selon eux « s’enorgueillir que (la) population occupe les places et souhaite participer à la délibération collective ». « Ce n’est pas en évacuant la place avec renforts de CRS (...) que l’on arrêtera la détermination » de ceux qui veulent « construire un autre monde », écrivent ces élus, qui rejettent également tout «amalgame entre ces débatteurs nocturnes et les casseurs ».

Commenter cet article