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Turquie : Ergogan, le nouveau sultan

Publié le par Daniel Sario

Turquie : Ergogan, le nouveau sultan

Un an après avoir perdu la main lors des législatives de juin 2015, le président turc, à force de pression militaire, sociale et politique, a repris sa marche vers le pouvoir absolu. Avec la levée de l’immunité parlementaire adoptée vendredi, la présidentialisation du régime se profile.

Par Stéphane Aubouard

u sultanLe calendrier diplomatique offre parfois des coïncidences teintées de cynisme. Alors que soixante-dix chefs d’État et de gouvernement, dont la chancelière allemande Angela Merkel, défilent aujourd’hui même sur le tapis rouge stambouliote pour assister au premier « sommet humanitaire international » organisé par les Nations unies, la Turquie est le théâtre d’une des pires régressions démocratiques de son histoire moderne. Vendredi, une loi controversée sur la levée provisoire de l’immunité parlementaire a été adoptée par 376 voix sur 550, soit seulement 9 de plus que le total requis pour l’adoption du texte. « Un vote historique pour la Turquie », s’est aussitôt félicité le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui possède désormais tous les outils pour réaliser son rêve autocrate. Cinquante et un des cinquante-neuf députés du parti d’opposition de gauche HDP (Parti démocratique des peuples) peuvent être convoqués par la justice turque d’une minute à l’autre, parce qu’accusés de soutenir le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), considéré comme une organisation terroriste.

L’« ordre » par la violence et la corruption

Ces élus gênants paient pour avoir brisé net le rêve du maître d’Ankara voilà près d’un an. Lors des élections législatives de juin 2015, le HDP de Selahattin Demirtas crée en effet la surprise. Le parti de gauche recueille 13 % des voix et envoie à l’Assemblée quelque quatre-vingts députés issus des régions kurdes. Un délit de démocratie que le reis (chef) ne pardonnera pas. Depuis lors, Recep Tayyip Erdogan n’a eu de cesse de ramener l’« ordre démocratique » tel qu’il l’entend. C’est-à-dire par la violence et la corruption. Le 20 juillet 2015, un événement donne les coudées franches à l’autocrate. À Suruc, dans le Kurdistan turc, à la frontière avec la Syrie, 300 volontaires de la Fédération des associations de jeunes socialistes se réunissent en vue de reconstruire la ville syrienne de Kobané, symbole de la résistance héroïque des Kurdes face à l’État islamique. Mais à la mi-journée, un kamikaze se fait exploser, faisant 33 morts et une centaine de blessés. Le pouvoir, qui joue depuis plusieurs mois un rôle ambigu avec Daech, condamne l’attentat du bout des lèvres. Le Kurdistan turc s’enflamme quelques mois seulement après un accord de cessez-le-feu historique passé entre le parti d’Abdullah Öcalan et l’AKP. Des heurts interviennent en août 2015 entre forces de l’ordre et militants du PKK dans la région de Diyarbakir et replongent le pays dans un conflit civil qui, depuis 1984, a fait plus de 40 000 morts et 2 millions de déplacés. Du pain bénit pour la stratégie du pire et de la peur sur laquelle Erdogan mise pour reprendre sa marche en avant vers le pouvoir absolu.

Le pouvoir instrumentalise la situation, et une campagne de propagande antiterroriste est mise en place en renvoyant dos à dos « l’État islamique » et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), considéré par Ankara mais aussi Washington et Bruxelles comme une organisation terroriste. Fort d’appuis diplomatiques sourds, aveugles et muets, Erdogan intensifie la guerre civile, qui s’installe dans les territoires kurdes, faisant des milliers de morts – dont plusieurs centaines de civils –, puis sur le terrain politique et social où la peur règne, jusqu’aux élections de novembre. Des journalistes sont arrêtés, des dizaines de bureaux du HDP sont détruits, des violences physiques et les menaces s’accumulent. Dans ce contexte de terreur d’État, l’AKP regagne des voix aux élections (317) pendant que le HDP en perd (59 députés). Mais la catastrophe sur laquelle le pouvoir avait misée n’a pas lieu. Le HDP reste une force politique gênante.

Recep Tayyip Erdogan accentue alors la pression. L’intimidation gagne les autres régions de la Turquie. Tout ce qui réfléchit, pense, écrit, est pris pour cible. « Les terroristes ne sont pas seulement ceux qui brandissent des armes mais aussi ceux qui ont des stylos à la main », s’insurge le chef de l’AKP (Parti de la justice et du développement). Des journalistes sont arrêtés. Les avocats menacés. Tahir Elçi, le bâtonnier de Diyarabakir, est assassiné lors d’une conférence de presse. Les députés du HDP sont menacés quasi quotidiennement. Recep Tayyip Erdogan a une vision toute personnelle des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Les journalistes d’opposition Can Dündar et Erdem Gûl, du quotidien Cumhurryet poursuivis pour trahison de secret d’État après avoir publié une vidéo montrant une livraison d’armes par les services secrets turcs à des membres de Daesh ont été tous les deux condamnés à six ans de prison de ferme. Mais cela ne suffit pas. Le président turc impose à son parti un projet de loi visant à la levée de l’immunité parlementaire.

La stratégie est claire : n’arrivant pas à se débarrasser des députés de l’opposition par les urnes, faire en sorte de les éliminer au sein même du Parlement par un tour de passe-passe législatif. Cette levée de l’immunité qui a été adoptée vendredi dernier vise en effet les députés sous le coup d’une condamnation. Cette loi permettra aux tribunaux par effet rétroactif de convoquer les justiciables et de les envoyer en prison. Une volonté d’enfermer qui tourne à l’obsession : si les députés du HDP encourent entre un an et dix ans de prison, certains de leurs possibles défenseurs sont eux aussi en danger. En mars dernier, 9 avocats ont été appréhendés par la justice turque pour avoir voulu défendre 46 de leurs collègues eux-mêmes poursuivis pour avoir conseillé Abullah öcalan, le fondateur et maître à penser du PKK ! Alors certes, des politiques se sont déjà retrouvés dans cette situation en Turquie. En 1994, Leyla Zana, actuelle députée du HDP, avait été condamnée à dix ans de prison.

L’intronisation de son fidèle ami, Binali Yildirim, pour le sécuriser

Mais, cette fois-ci, le danger semble plus général et cette purge par la loi pourrait annoncer l’avènement d’un régime autocratique très dangereux. Ce qui semble étonner certaines personnes comme Angela Merkel qui avouait hier dimanche, à la veille de sa rencontre programmée avec le chef de l’État turc en marge du premier sommet humanitaire international, « ressentir de vives préoccupations » et « vouloir parler de certaines évolutions inquiétantes en Turquie ». La chancelière prise au piège comme l’ensemble des 28 par sa politique migratoire (voir ci-contre) se réveille bien tard. Ce n’est pourtant pas la première fois que le président turc fait changer la loi en sa faveur. En 2007 déjà, Abdullah Gûl, ami de la première heure au sein de l’AKP, subissait les foudres du fondateur du Parti de la justice et du développement qui ordonna de modifier la loi lorsque son comparse accéda à la présidence de la République. Ces trois dernières années, l’islamo-conservateur qui passa longtemps pour un réformiste tombe le masque. En 2013, la répression sanglante après les manifestations du parc Gezi à Istanbul aurait dû alerter l’Union européenne. Six personnes seront tuées, 5 000 autres arrêtées. Dans la foulée, les étudiants et minorités religieuses sont réprimés. Avec les pleins pouvoirs, cette tendance conservatrice s’accentuera de fait. Les femmes, par exemple, sont dans le collimateur du maître d’Ankara. Un projet de loi pourrait être déposé bientôt par l’AKP rendant la procédure de divorce de plus en plus difficile pour les femmes : l’obtention d’une pension pourrait être conditionnée à l’interprétation de juges inféodés au pouvoir islamo-conservateur qui n’a pas seulement resserré sa garde rapprochée sur le plan de la justice. Dimanche, l’intronisation de son fidèle ami, Binali Yildirim, à la tête de l’AKP et au poste de premier ministre, participe de cette stratégie de sécurisation de l’espace personnel de Recep Tayyip Erdogan. Récemment, au mariage de sa fille, la présence du chef d’état-major de l’armée, Hulusi Akar, en dit long également sur le pouvoir présent et à venir du président turc.

Recep Tayyip Erdogan, dont les relations ambiguës avec « l’État islamique » ont failli marginaliser la Turquie sur le plan international, a su profiter d’une occasion inespérée : l’incapacité de l’Union européenne (EU) à gérer la crise des migrants. Profitant des largesses d’une Allemagne empêtrée, elle aussi, dans ses contradictions – Angela Merkel souhaitait d’abord recevoir 800 000 migrants avant de militer pour la fermeture provisoire de l’espace Schengen –, le président turc a su s’engouffrer dans la brèche. En échange de la libéralisation des visas pour les Turcs souhaitant se rendre en Europe et de plus de 6 milliards d’euros offerts par Bruxelles, Ankara a promis de faire revenir sur ses propres côtes les migrants partis en Grèce. Mieux encore, la Turquie s’est dite prête à faire le garde-chiourme des frontières de l’UE grâce à son armée. La même armée qui se bat aujourd’hui contre le PKK ; la même armée qui aida par « inadvertance » « l’État islamique » à Kobané ; la même, surtout, qui représente le deuxième contingent de l’Otan avec 600 000 hommes que les États-Unis aimeraient bien voir s’engager un peu plus dans la lutte contre Daech.

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