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Affaire Bettencourt : la justice rattrape Sarkozy

Publié le par Daniel Sario

Placide - Sarko - Gentil

Au pouvoir comme dans l’opposition, la droite garde une dent contre la justice libre et indépendante des juges d’instruction. D’autant plus qu’en c’est un certain Nicolas Sarkozy, en pleine opération de communication pour préparer son retour, qui est mis en examen pour abus de faiblesse dans l’affaire Bettencourt.

 
«Si je perds, affirmait Nicolas Sarkozy en janvier 2012, vous n’entendrez plus jamais parler de moi »… Il a perdu et l’on entend parler de lui tous les jours. Comme s’il était encore aux affaires, si l’on ose dire. Un jour dans «Valeurs Actuelles» pour évoquer son éventuel retour en politique ; un autre en Libye, avec son ancien ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, pour recueillir les hourras et les vivats du libérateur à Benghazi et à Tripoli ; aujourd’hui, chez le juge de l’affaire Bettencourt, Jean-Michel Gentil, pour se voir signifier sa mise en examen pour «abus de faiblesse commis en février 2007 et courant 2007 au préjudice de Mme Liliane Bettencourt», et ce, après plusieurs heures de confrontation avec d’anciens membres du personnel de la milliardaire.  Au-delà de la gravité des faits reprochés, passibles d’une peine de trois ans d’emprisonnement, de cinq ans d’inéligibilité et de 375.000 euros d’amende, l’expression même d’«abus de faiblesse» sonne comme une humiliation pour l’ancien chef de l’État. Non seulement les magistrats le soupçonnent d’avoir touché de l’argent liquide, mais ils le suspectent d’avoir abusé de la fragilité d’une vieille dame pour y parvenir.


Certes, Nicolas Sarkozy bénéficie évidemment de la présomption d’innocence comme les 9 autres personnes mises en examen pour des faits similaires dans cette affaire : l’ancien ministre du Budget et ex-trésorier de l’UMP, Éric Woerth (recel d’une somme remise à Patrice de Maistre et trafic d’influence passif) ; le photographe François Banier (abus de faiblesse, abus de confiance, escroquerie aggravée et blanchiment) ; Martin d’Orgeval, compagnon de M.Banier (abus de faiblesse, blanchiment et recel) ; Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de la milliardaire (abus de faiblesse, complicité d’abus de confiance et d’escroquerie aggravés et blanchiment) ; Pascal Wilhelm, l’avocat de Mme Bettencourt (abus de faiblesse et escroquerie) ; Alain Thurin, son ancien infirmier (abus de faiblesse) ; Fabrice Goguel, son avocat fiscaliste (abus de faiblesse, escroquerie et abus de confiance) ; Carlos Cassina Vajarano, ancien gestionnaire de l’île d’Arros que Liliane Bettencourt possédait aux Seychelles (abus de faiblesse et escroquerie) ; Stéphane Courbit, PDG de Lov Group (escroquerie et recel d’abus de faiblesse).  Certes, il sera bien difficile de démontrer de tels faits. Mais une chose est sûre : le juge d’instruction de Bordeaux suspecte bel et bien Nicolas Sarkozy d’avoir abusé de la faiblesse de Liliane Bettencourt, la richissime héritière du groupe L’Oréal, 90 ans aujourd’hui, dont les experts font remonter à septembre 2006 l’affaiblissement mental et la dégradation de son état de santé.

 

L’ancien président de la République a en effet été confronté pendant plusieurs heures à au moins quatre anciens membres du personnel de la famille Bettencourt pour vérifier si celui-ci s’était rendu une seule fois – comme il l’affirme – ou à plusieurs reprises au domicile des Bettencourt à Neuilly-sur-Seine lors de la campagne présidentielle de 2007. Se sont ainsi succédés dans le bureau du juge Pascal Bonnefoy, l’ex-majordome qui avait procédé aux fameux enregistrements à l’origine de l’affaire ; un autre maître d’hôtel ; Dominique Gaspard, une ancienne femme de chambre ; Henriette Youpatchou, une ex-infirmière. Certains, en effet, avaient précédemment déclaré devant le juge avoir vu Nicolas Sarkozy au moins deux fois chez les Bettencourt durant cette période de 2007. Un chauffeur, rapportant les paroles d’une ancienne gouvernante aujourd’hui décédée, avait même assuré que celle-ci lui avait dit «qu’il était venu demander de l’argent, des sous, à monsieur et madame». Nicolas Sarkozy, lui, s’est toujours contenté d’admettre une seule visite chez les Bettencourt, le 24 février 2007, pour y rencontrer brièvement André Bettencourt afin de le remercier pour la lettre de félicitations que ce dernier lui avait adressée après son élection à la tête de l’UMP.

 

 La justice suit donc son cours. Mais la mise en examen de Nicolas Sarkozy sonne assurément comme un coup de tonnerre, judiciaire autant que politique. Avant lui, Jacques Chirac était le seul ancien président de la République à avoir été mis en examen pour «détournement de fonds publics» et «abus de confiance», puis pour «prise illégale d’intérêt», faits pour lesquels il fut condamné en décembre 2011 à deux ans de prison avec sursis. D’ailleurs, les amis politiques de Nicolas Sarkozy sont aussitôt montés au créneau pour dénoncer ce qu’ils qualifient d’«acharnement judiciaire». Certains, tel le député UMP Lionnel Luca, pour voir dans ce énième rebondissement de l’affaire Bettencourt la main occulte de François Hollande qui chercherait ainsi à éliminer «par tous les moyens la possibilité d’une candidature du seul adversaire qui le battre» en 2017. C’est oublier un peu vite que, pendant les cinq années d’une procédure entamée dès décembre 2007, Nicolas Sarkozy a mobilisé toutes ses forces pour ralentir, voire empêcher le cheminement serein de la justice. Reçu à plusieurs reprises à l’Élysée, le procureur chargé de l’affaire, Philippe Courroye, a même cru bon de traquer les «fadettes» des journalistes qui enquêtaient sur cette affaire. La seule juge indépendante de ce dossier, Isabelle Prévost-Desprez a été mise sur la touche – et reste, à ce jour, mise en examen pour violation du secret professionnel. Le juge Gentil, lui, n’a visiblement pas l’intention de s’en laisser compter et semble vouloir aller au bout de ses investigations. On comprend mieux pourquoi l’UMP a choisi de mettre le frein à main pour commenter la démission de Jérôme Cahuzac à l’encontre duquel le parquet de Paris a ouvert, mardi, une information judiciaire pour «blanchiment de fraude fiscale»… Quant à Nicolas Sarkozy, il y a fort à parier qu’il renonce dans les jours qui viennent à siéger au Conseil constitutionnel tant la situation est devenue intenable. Ceux qui pensaient, à tort, que l’affaire Bettencourt était enterrée sont sans doute rassurés ; ceux qui rêvaient qu’elle le soit doivent sacrément déchanter.

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