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La mer Noire, nouvel espace de confrontation mondiale

Publié par Daniel Sario

La mer Noire, nouvel espace de confrontation mondiale
Manœuvres militaires de l’Otan et de la Russie, installations de bases américaines, annexion de la Crimée, extension de l’Union européenne, persistance des conflits dits gelés, batailles de gazoducs… Longtemps considéré comme périphérique, l’ancien Pont-Euxin est aujourd’hui au centre des rivalités de puissances. Par Damien Roustel

Dans l’Antiquité, les Grecs l’appelèrent Pont-Euxin, la « mer hospitalière ». Pour les Génois qui y installèrent, au XIIIe siècle, le plus grand comptoir commercial de leur empire maritime, elle avait pour nom Mare Maggiore, la mer Majeure ou la Grande Mer. Les Ottomans, à leur apogée avec la prise de Constantinople en 1453, la baptisèrent Karadeniz, la mer Noire, non pas en raison de ses eaux gris-vert mais parce qu’à l’époque, les points cardinaux étaient désignés par des couleurs dans la langue turque. Le nord était lié au noir. Espace quasi fermé de 420 000 km2, ce carrefour entre l’Europe, l’Asie et le sud de la Russie est relié à la mer Méditerranée (la mer Blanche, en turc) par les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles. La mer Noire est aujourd’hui partagée par six États riverains : la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine, la Russie et la Géorgie. Théâtre d’innombrables guerres russo-ottomanes au XIXe siècle, comme celle de Crimée, ce lieu de conquête et de domination devint une sorte de lac tranquille, synonyme de vacances ensoleillées, après la Seconde Guerre mondiale.

« Pendant les quelque quatre décennies de la guerre froide, la mer Noire est apparue comme un espace périphérique, une sorte de muraille maritime entre deux rives : d’un côté, la Turquie et l’Otan sur la rive sud ; de l’autre, le pacte de Varsovie, les riverains de l’Est et de la rive nord appartenant à l’URSS ou étant placés sous sa houlette », rappelle Serge Sur dans la dernière livraison du bimestriel Questions internationales, consacré à «La mer Noire, espace stratégique». « Une certaine neutralisation, un modus vivendi entre les deux rives s’était établi. La chute de l’URSS l’a fait voler en éclats, et le réveil de la mer Noire est agité », dit-il. Le 10 mars dernier, des manœuvres navales de l’Otan impliquant la Bulgarie, la Roumanie, la Turquie et quatre autres pays dont les États-Unis ont été effectuées à quelques encablures de la péninsule de Crimée. Ce territoire ukrainien revenu dans le giron russe l’année dernière, malgré les protestations de la communauté internationale, abrite la flotte de la mer Noire, une imposante base militaire russe dans le port de Sébastopol. Au même moment, dans le cadre d’un exercice, l’armée russe déployait 8 000 artilleurs en Crimée et le long de la frontière ukrainienne.

Pour rassurer les pays de la région, Washington a mis en place un programme militaire, l’Initiative de réassurance européenne. Un centre de communications de l’Otan sera ouvert en Bulgarie. La présence américaine en Roumanie a été renforcée. « Cela intervient à un moment charnière pour l’Otan dans la mesure où la fin de sa mission en Afghanistan, en décembre 2014, ne manque pas de soulever la question de la raison d’être de l’alliance », écrit dans la revue le chercheur Igor Delanoë.

Les remous de la mer Noire ne datent pas de l’année dernière. En 2008, la guerre entre la Russie et la Géorgie avait déjà enflammé la région. En reconnaissant l’indépendance de la région séparatiste géorgienne de l’Abkhazie, ainsi que de l’Ossétie du Sud, Moscou a obtenu le libre usage du port de Soukhoumi pour ses navires de guerre. Un an auparavant, en 2007, l’adhésion européenne de la Roumanie et de la Bulgarie, membres de l’Otan depuis 2004, avait fait entrer un nouvel acteur dans l’espace pontique : l’Union européenne. En 2009, la création par l’UE d’un partenariat oriental avec les autres États riverains avait contribué à crisper un peu plus une Russie se sentant agressée

À ces rivalités entre grandes puissances, se superpose, depuis quinze ans, une bataille de gazoducs. La mer Noire est un passage quasi obligé pour acheminer les hydrocarbures de la mer Caspienne, espace fermé. En décembre, le président Poutine a surpris tout le monde en annonçant renoncer au gazoduc South Stream, tracé concurrent du projet européen Nabucco. Le renoncement de la Bulgarie au tube russe sous la pression de Bruxelles a contraint la Russie à signer un accord avec la Turquie pour un nouveau gazoduc : le Turkish Stream. Puissance incontournable grâce à ses détroits, futur hub énergétique, la Turquie semble être le grand gagnant des recompositions géopolitiques à l’œuvre dans la région de la mer Noire. Certains y verront une revanche de l’histoire.