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Les guerres africaines de Vincent Bolloré (2/3) : les amis de mes amis sont mes amis

Le sourire forcé de M. Bolloré après le camouflet de Dakar (lire l'épisode précédent) s'explique par une autre guerre, plus sourde, plus violente encore : celle qui l'oppose à un autre de ses concurrents, Progosa. L'affrontement, fratricide, dure depuis plusieurs années sur fond de lutte de réseaux politico-affairistes. Le patron de Progosa, M. Jacques Dupuy-Dauby, est en effet l'ancien dirigeant  de la SCAC*, débarqué au moment de la reprise de l'entreprise par M. Bolloré en 1986. Après être passé chez Bouygues, puis s'être un temps rallié à M. Bolloré, M. Dupuy-Dauby s'est à nouveau opposé à ce dernier pour la gestion des ports africains, notamment au Togo.
Par Thomas Deltombe (Le Monde diplomatique)
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          
Vincent Bolloré sur le port d'Abidjan avec le président ivoirien Laurent Koudou Gbagbo                                                                                  
 La concurrence acharnée entre les deux hommes s'est rapidement muée en guérilla judiciaire, en Europe et en Afrique, avant de prendre des allures de conflit entre clans : alors que Bolloré est jugé proche du président Sarkozy, Progosa est peuplé de "Chiraquiens" (1). Et voilà que, à l'insection de la guerre médiatique et de la barbouzerie polito-économique, un ancien gendarme affirme avoir enquêté sur un collaborateur de M. Dupuy-Dauby, à la demande de la société d'intelligence économique GEOS mandatée par M. Bolloré (2). "Mensonge, diffamation, escroquerie !" crie-t-on chez Bolloré. Manifestement, la "vie des affaires" n'est pas qu'un hobby de gentlemen.
Si les ports africains sont à ce point convoités, c'est qu'ils constituent d'inestimables sources de pouvoir à la fois politique et économique : grâce à eux, douanes obligent, de nombreux Etats remplissent leurs caisses ; à travers eux aussi, on contrôle, information précieuse, les flux entrants et sortants du continent... "L'Afrique est comme une île, reliée au monde par les mers, expliquait un ancien du groupe Bolloré en 2006. Donc, qui tient les grues, tient le continent (3) !" L'enjeu paraît d'autant plus important que l'arrivée sur le continent noir de nouvelles puissances, la Chine en tête, donne du souffle à ceux qui se proposent d'assurer la logistique, le transit et le transport des marchandises.
"Les ministres on les connaît bien là-bas, ce sont des amis". Fort bien implanté dans ce secteur, le groupe Bolloré affiche régulièrement des résultats records. "En Afrique de l'Ouest, nos parts de marché sur les matières premières sont de l'ordre de 50 à 70% suivant que l'on parle du cacao ou du coton, nous explique, réjoui, M. Dominique Lafont, directeur général "Afrique" du groupe. En Afrique de l'Est, elles sont plutôt de 15 à 30%. Mais, partout, nous sommes le premier opérateur". Le conglomérat multiplie aussi les contrats dans le domaine de la logistique pétrolière, minière ou industrielle : avec Total en Angola, au Cameroun ou au Congo ; avec Areva pour l'uranium du Niger ; pour des mines d'or au Burkina Faso ou une centrale électrique au Ghana, etc.
Comme pour toutes ses activités africaines, M. Bolloré fait jouer ses réseaux afin de remporter les marchés. "les ministres, on les connaît tous là-bas, indique ainsi le directeur général du groupe Gilles Alix. Ce sont des amis. Alors, de temps en temps - je vais être clair-, on leur donne, quand ils ne sont plus ministres, la possibilité de devenir administrateurs d'une de nos filiales. C'est pour leur sauver la face. Et puis on sait qu'un jour ils peuvent redevenir ministres (4)". Au gabon, le groupe, qui convoite la mine de fer géante de Belinga, bientôt exploitée par les Chinois, a placé la fille du président Omar Bongo, Pascaline, à la tête de sa filiale Gabon Mining Logistics. Fort de ces soutiens multiples, Bolloré évolue en bonne harmonie avec les pouvoirs amis, dans la plus pure tradition de la "Françafrique".
En France, aussi, le groupe recrute, depuis longtemps, des hommes influents. Le plus connu est sans doute M. Michel Roussin, un des "Messieurs Afrique" du groupe depuis plus de dix ans. Il s'était distingué dans un livre sur l'Afrique publié, en 1997, dans une collection dirigée par le beau-frère de M. Bolloré, l'ancien ministre Gérard Longuet (5). Mais c'est surtout en tant qu'ancien haut cadre des services secrets français, ancien homme de confiance de M. Jacques Chirac et ancien ministre de la coopération de M. Edouard Balladur, que M. Roussin, par ailleurs vice-président du Mouvement des entreprises de France (Medef) International, intéresse M. Bolloré.
  Difficile de démêler les connexions multiples qui existent entre le groupe, digne héritier des trusts coloniaux et des réseaux françafricains, et les responsables politiques français. Comme d'autres conglomérats, il bénéficie de l'appui des pouvoirs publics dans sa conquête des marchés du continent, le président de la République ou les ministres se transportant volontiers en Afrique pour jouer les lobbystes auprès de leurs homologues. Si les amitiés de M. Bolloré à droite sont connues, on note que le député socialiste Jean Glavany fait partie, aux côtés de M. Alain Minc, du comité stratégique du groupe.

"Opérations réalisés avec la plus structe sécurité et confidentialité". En outre, les activités africaines du groupe Bolloré bénéficient, indirectement, de certains programmes d'aide publique pour le développement des infrastructures et, directement, de contrats publics. Ces derniers concernent "des sommes résiduelles, conteste M. Bolloré devant son biographe officiel, et uniquement dans des secteurs ou personne ne veut s'aventurer ; par exemple, le transport en Afrique, où nous sommes les seuls. Tout cela représente quelques dizaines de millions d'euros, c'est à dire mùoins de 1% de notre chiffre d'affaire (6)".
Tout "résiduels" qu'ils soient, ces contrats publics -notamment avec les ministères des affaires étrangères ou de la défense- relèvent en général d'intérêts stratégiques. Quand la France envoie -ou rapatrie- des troupes en Afrique, comme pour l'opération "Licorne" en Côte d'Ivoire (7), les nombreuses filiales du groupe Bolloré apparaissent souvent indispensables. "Toutes les opérations sont réalisées avec la plus stricte sécurité et confidentialité" lit-on, en surimpression d'images de véhicules blindés, sur un prospectus distribué par la branche "défense" de SDV*.
"Opérateur de référence sur l'ensemble des axes africains de transport" comme il aime se présenter, le groupe peut donc prospérer indiféremment en temps de paix et en temps de guerre. L'Organisation des Nations Unies fait fréquemment  appel à ses services quand elle envoie des casques bleus. Et Bolloré est intervenu dans le cadre de la Force de l'Union européenne (Eufor) envoyées au Tchad. Au Soudan, pays pétrolier ravagé par des années de violence, ses filiales font, de l'aveu même de leurs responsables, de fructueuses affaires simultanément dans les logistiques humanitaire... et pétrolière (8).
S'il ne rechigne pas à communiquer sur l'aspect "humanitaire" de son activité ("une manne considérable" , selon un responsable de SDV), le groupe ne fait pas toujours preuve -c'est une litote- de la même transparence. On a pu ainsi s'étonner de ses excellentes relations avec M. Denis Sassou Nguesso au moment où, à la fin des années 1990, celui-ci revenait au pouvoir au "Congo-Brazzaville" à la faveur d'un coup d'Etat, et au prix d'une très sanglante guerre civile (9). Les liens entre le groupe et M. Charles Taylor, à même période, ne sont pas moins obscurs. Comment se fait-il, s'interrogeait-on en 1998, que la société belge Socfinal, dont Bolloré est l'un des principaux actionnaires, ait obtenu la concession d'une immense plantation d'hévéas au moment même où M. Taylor prenait, dans le sang, le pouvoir au Libéria ?

Notes:
1. Michel Dupuch, ancien conseiller Afrique de M. Jacques Chirac, est administrateur de Progosa ; M. Rémy Chardon, ancien directeur de cabinet du maire de Paris, en est vice-président exécutif ; Mme Brigitte Girardin, ancienne ministre de la coopération, est présidente de la Fondation Progosa -laquelle soutient la fondation Chirac, axée sur le développement durable et le dialogue des cultures.
2. Patrick Baptendier, "Allez-y, on vous couvre !" Edition du Panama, Paris, 2008.
3. Lire Anne-Valérie Hoh et Barbara Vignaux, "L'Afrique n'est plus l'Eldorado des entreprises françaises", Le Monde diplomatique, février 2006.
4. "Le groupe français, refuge des ministres retraités", Libération, Paris, 17 octobre 2008.
5. Michel Roussin, Afrique majeures, Editions France-Empire, Paris, 1997.
6. Jean Bothorel, Vincent Bolloré, une histoire de famille, Jean Picollec, Paris, 2007, pages 12-13.
7. Lire Léon Koungou, "L'Union européenne s'engage à reculons", Le monde diplomatique, févroer 2008.
8. "Les bonnes affaires de Bolloré", Marchés tropicaux et méditerranéens, Paris, 25 janvier 2008.
9. Cf François-Xavier  Verschave, Noir silence. Qui arrêtera la Françafrique ? Les Arênes, Paris, 2006.

Rappel
* SCAC - Société commerciale d'affrètement et de combustible. Rachetée en 1986 à M. Dupuy-Dauby et fusionnée avec d'autres branches du groupe elle donne naissance à SDV Logistique internationale et, d'autre part à SAGA, sa soeur jumelle rachetée en 1997.

  La suite : Liaisons dangereuses en Sierra Leone (3/3)