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Les guerres africaines de Vincent Bolloré : liaisons dangereuses en Sierra Leone (3/3)

Par Thomas Deltombe (Le Monde Diplomatique d'Avril 2009)

 

Sans citer expressément M. Bolloré, M. Taylor fera alors cette remarque significative sur ses relations lorsqu'il combattait dans le maquis : "Il n'y a pas de privilèges. Il se trouve simplement que les hommes d'affaires français sont venus nous voir avant les autres. Ils ont pris des risques. Ce qui explique qu'ils aient aujourd'hui une longueur d'avance (...) C'est du "business as usual". Car, sur le fond, les hommes d'affaires n'ont pas de nationalité. Qu'ils viennent de France ou d'ailleurs, ils s'intéressent tous...et c'est bien normal...au bois, au minerai de fer, à l'or et aux diamants du Liberia (1)."

"Avez-vous rencontré Charles Taylor ? ", demande en 1999 Jeune Afrique à un Bolloré détendu : "Pas moi, non. Je ne fais plus rien moi même (sourire), il y a des dirigeants du groupe qui font ce qu'il faut à ma place" (2). La proximité entre le conglomérat et le régime libérien sera à nouveau évoquée, en 2001, lorsque plusieurs associations accuseront le premier de participer au trafic du bois qu'organisait le second pour financer sa guerre de destabilisation dans la Sierra Leone voisine. Mais l'histoire ne dit pas si M. Bolloré a toujours le "sourire" depuis que M. Taylor est poursuivi devant le tribunal spécial pour la Sierra Leone, à Freetown, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

S'il dément "catégoriquement" tout lien entre son groupe et le régime de M. Taylor, M. Lafont paraît moins assuré lorsqu'on évoque les accusations portées contre les filiales implantées à l'est de la République démocratique du Congo (RDC), que ravage une guerre transfrontalière. Ici, ce ne sont plus de simples associations qui accusent, mais un groupe d'expertsayant enquêté, à la demande du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU), sur l' "exploitation illégale" des ressources naturelles dans cette région. L'ONU s'inquiète en fette de voir le commerce des matières premières dans cette région nourrir le trafic d'armes. il s'agit en particulier du coltan (ou colombo-tantalite), utilisé dans la fabrication de téléphones portables et de consoles de jeux vidéo. Le cours mondial de ce minerai a explosé au début des années 2000.

La SDV  impliquée par trois rapports de l'ONU. Sous le titre "Facilitateurs ou complices passifs?", on aprend dès le premier rapport, paru en avril 2001, que SDV, filiale à 100% du groupe Bolloré, figure "parmi les principaux maillons de ce réseau d'exploitation et de poursuite de la guerre. Des milliers de tonnes de colombo-tantalite ont ainsi chargées à partir de Kigali ou ont transité par le port de mer de Dar es-Salaam (3)."

Les experts de l'ONU réitèrent leurs accusations en novembre 2001, avant qu'un nouveau rapport, en 2002, place SDV sur la liste des entreprises qui "violent les principes directeurs de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à l'intention des entreprises multinationales" (4), et un autre encore, en 2003, la range parmi celles qui n'ont "pas donné suite "aux sollicitations des experts" alors qu'elles avaient tout le temps nécessaire pour se manifester (5". Il faudra attendre fin 2008, au moment où les conflits de l'est de la RDC reviennent dans l'actualité, pour entendre les responsables du conglomérat sur ce sujet. Interrogés par l'Hebdomadaire Marianne (qui, s'appuyant sur le rapport de 2003, oublie les précédents, bien plus explicites...) (5), ils consentent, enfin, à ...nier en brandissant le curriculum vitae "irréprochable" de l'actuel responsable de la zone pour le groupe, en poste depuis moins de deux ans. Il faut dire que les démentis sérieux paraissent un peu superflus : le 25 janvier 2009, la chaîne éducative France 5 diffuse un documentaire de cinquante-deux-minutes ("Les mines de l'enfer") intégralement consacré au coltan, en réussissant la prouesse de citer les rapports de l'ONU...sans mentionner une seule fois Bolloré ni aucune autre multinationale occidentale.

Profitant de l'apathie de la plupart des journalistes, le groupe a pris position sur un autre champ de bataille, celui de la communication, où il investit massivement depuis le début des années 2000. Contrôlant un arsenal allant de la publicité (Havas) à la télévision (Direct 8), en passant par les sondages (CSA) et la presse gratuite (Matin plus, Direct soir), il peut assurer la propagation de messages maîtrisés de bout en bout, de la conception à la diffusion. Accompagnant la conquête des marchés africains, le pôle médias multiplie les offensives de charme envers tout ce que le continent compte de "décideurs" importants.

C'est le cas de la chaïne Direct 8, dont le directeur des programmes n'est autre que le fils de M. Bolloré, Yannick, et où l'on peut suivre mensuellement une émission présentée par M. Roussin en personne. C'est le cas également dans les journaux gratuits que le groupe distribue, tels des tracts, à des millions d'usagers des transports en commun. Profitant de l'ignorance quasi générale et du désintérêt presque total pour les pays africains. Matin plus et Direct soir soignent l'image des chefs d'Etats amis qui, manquant pour la plupart de légitimité électorale, ne se maintiennent au pouvoir que par la répression interne et la propagande d'exportation.  Avec son rôle médiatico-publicitaire, Bolloré leur offre, dans cette guerre silencieuse, une arme de choix.

C'est ainsi que Matin plus, quotidien réalisé en partenariat avec Le Monde, dresse un bilan flatteur des vingt-cinq années de règne du chef de l'Etat camerounais Paul Biya. Le gouvernement de Yaoundé, apprend-on avec surprise, se démène pour "revaloriser le pouvoir d'achat" des Camerounais et "renforcer les institutions de promotion des droits de l'homme" (Matin plus, 26 octobre 2007). Le "gratuit" ne rectifiera pas son discours en février 2008 lorsque les émeutes de la faim seront écrasé dans le sang, faisant une centaine de mort.

Particulièrement bien implanté au Cameroun, mais inquiété par une plainte pour "corruption et favoritisme" déposée par son concurrent Progosa sur l'affaire de la concession du terminal à conteneurs du port de Douala, le groupe Bolloré soigne avec ardeur l'image internationale du président Biya. A sa charge, avec sa presse gratuite, et sans doute à prix d'ami avec sa filiale publicitaire Euro RSCG, dont le président Stéphane Fouks a rendu une visite "riche et fruxtueuse" à la présidence camerounaise en février 2009.

Une attitude politico-philanthropique. Mais la communication du groupe Bolloré dans ce pays ne s'arrête pas là. Pour assurer ses arrières, il fait également les yeux doux aux journalistes locaux. Six rédacteurs en chef de la presse camerounaise furent  ainsi invités en mai 2007 pour une virée d'une semaine en France, tous frais payés. Et c'est animé par la même générosité que M. Roussin s'est rendu à Yaoundé en février 2008 pour y signer un partenariat avec la Fondation Chantal Biya, structure opaque de "lutte contre le sida" et faire-valoir caritatif de la très influente épouse du président.

Il faut dire que M. Bolloré, dans une attitude politico-philanthropique, met fréquemment la main à la poche pour ses bonnes oeuvres, tel le Réseau éducation pour tous en Afrique (Repta), animé par M. Gabriel Cohn-Bendit ; il a logtemps soutenu la société de capital-risque à vocation "sociale" de M. Michel Rocard, Afrique Initiatives, aujourd'hui défunte. Il contribue aussi à des opérations plus ponctuelles, comme l'envoi en 2005, d'une mission humanitaire au Niger, par l'association Réunir, que présidait M. Bernard Kouchner.

L'obsession de M. Bolloré pour la fondation de M. Nelson Mandela s'inscrit dans la même veine. Ses jounaux gratuits ont déjà consacré quatre "unes" au héros de la lutte contre l'Apartheid, dont un doublé Matin plus - Direct soir, en septembre 2007, à l'occasion de la visite à Paris de l'ex-président sud-Africain. "Bolloré, qui cherche à se développer (économiquement) en Afrique du Sud et de l'Ouest, a organisé lui-même l'évènement et mis à disposition son avion" révèle alors l'hebdomadaire Télérama. En médiatisant l'opération, il soigne ses relations africaines...et élyséennes : M. Sarkozy était tout heureux de pouvoir serrer la main de l'icône (7 )."

Comme en témoigne une photographie publiée par Matin plus, c'est tout sourires que le président français se prête, sur le tarmac de l'aéroport d'Orly, à l'opération de charme de son ami Vincent. Et pour ne froisser personne, c'est la photographie de M. Kouchner qui agrémente, le 3 septembre 2007, les pages "Mandela" de Direct soir.

Notes

(1) "Liberia : les métamorphoses d'un seigneur de la guerre", Politique internationale, n°82, Paris, hiver 1998-1999, pages 354-355

(2) "Nous nous conduisons en Afrique comme au Japon ou aux Etats-Unis" Jeune Afrique (6 février 1999)

(3) "Rapport du groupe d'experts sur l'exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses de la République démocratique du Congo", 12 avril 2001, www.unhcht.ch/Huridocda/Huridoca.nsf0/ae66898c9002181c1256b11005149dc/SFILE/N032355.pdf

(4) http://daccessdds.un.org/doc/UNdoc/GEN/N02/621/80/IMG/N0262180.pdf?OpenElement

(5) Lettres du 8 octobre 2002 et du 15 octobre 2003, adressées au secrétaire général par le président du groupe d'experts sur l'exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses de la République démocratique du Congo, http.//daccessdd.un.org/doc/UNDOC/GEN/N03/567//37/IMG/N0356737.pdf?OpenElement

(6) "Des entreprises occidentales responsables de la guerre en RDC ?" Marianne2.fr, 12 novembre 2008.

(7) "Le raz de marée Vincent Bolloré" Télérama, Paris, 6 novembre 2007.

(*) Directeur générale Afrique du groupe Bolloré. Voir épisodes précédents.