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Enquête : violence en Corse, cherchez le foncier

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Le petit port de Macinaggio (Macinaghju) dans l'extrémité du Cap Corse

Vendetta, omerta : à chaque assassinat, les bonnes vieilles explications « folkloriques » sont évoquées. Pourtant, pour comprendre le niveau de violence en Corse, il faut se tourner du côté de la spéculation foncière et immobilière. L’île de Beauté est devenue un immense magot pour lequel des bandes avides d’argent facile sont prêtes à tout. Par Christophe Deroubaix et Grégory Marin

 corse_assassinat_0.jpg«On attend le prochain…» La nuit est tombée sur Ajaccio. L’esprit de l’élue navigue entre fatalisme et colère. «C’était à la même heure», dit-elle, perdant son regard au travers de la vitre qui donne sur la ville. À quelques centaines de mètres du bureau dans lequel nous nous entretenons, Jacques Nacer, président de la chambre de commerce et d’industrie de la Corse-du-Sud, était abattu, le 14 novembre, dans son magasin. «Je le connaissais. On se connaît tous en Corse…» Un mois auparavant, l’avocat Antoine Sollacaro était exécuté sur la funestement bien nommée route des Sanguinaires. Vingt tués par balles depuis le début de l’année, dont le 17ème à 200 mètres de la préfecture : le camouflet infligé à l’État en plus du meurtre froid. Est-ce un sentiment de défi et d’impuissance qui a poussé Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, à un dérapage, douloureusement ressenti par les Corses ? Le ministre de l’Intérieur visait certes Alain Orsoni, figure du nationalisme, président du club de foot d’Ajaccio et proche de Jacques Nacer – «Orsoni sait des choses, alors qu’il parle» – mais bien plus encore : «En Corse, les professionnels de l’immobilier, les notaires, les responsables des cercles de jeux se singularisent par leurs très faibles contributions en matière de déclarations…» Immanquablement, lorsque la violence s’exprime en Corse, «omerta» et «vendetta» sont invitées au bal costumé des explications.   Pour comprendre la violence en Corse, il faut d’abord batailler avec les clichés et stéréotypes dont l’île de Beauté est affublée à nulle autre pareille, à part Marseille. Il faut chasser des tréfonds de sa mémoire de lecteur de BD que Figatellix et Ocatarinetabellatchitchix sont fâchés depuis très longtemps sans que personne n’en sache les raisons et surtout oublier ce que l’on a pu lire en préambule : «C’est aussi le pays de la vendetta.»

L'omerta, c'est une blague. La mobilisation dans le discours public de ces «catégories» a le don d’irriter l’historien Antoine-Marie Graziani. «La vendetta est une image romantique, une construction, une mystification que l’on doit à Prosper Mérimée. Quant à l’omerta, c’est une blague. Demandez aux flics, ils croulent sous les dénonciations. On parle beaucoup, en Corse, ce qui est aussi une façon de ne pas parler. Vous allez dans les bars et vous trouvez des types qui disent savoir quelque chose et d’autres types répéteront et colporteront ce qu’ils ont entendu. Le vrai problème, c’est la rumeur.» Sampiero Sanguinetti, ancien journaliste à France 3, auteur de la Violence en Corse, abonde : «Il y a en effet une incroyable vitalité de la rumeur en Corse. Comme, ici, tout le monde se connaît, le sentiment de savoir prend vite le dessus. Quant à la notion de vendetta, il lui réserve lui aussi un sort : «La vendetta était un élément régulateur de la loi coutumière dans les montagnes. C’est cela, la réalité historique. C’est un fantasme si l’on entend par là “crime d’honneur”, une forme de “romantisme”, comme celui lié au gangstérisme d’avant qui avait, soi-disant, ses codes et son honneur…»
Pourtant, Manuel Valls, en demandant aux Corses de «parler», a réactivé le bon vieux cliché gémellaire vendetta-omerta. Dominique Bucchini, président communiste de l’Assemblée de Corse, homme dont les mots jamais inutiles sont toujours prononcés avec, disons, poids et conviction, n’a pas du tout apprécié : «J’ai dit à Manuel Valls ma façon de penser sur ce sujet. J’ai ajouté que si quelqu’un savait, ce ne pouvait être que les autorités.» L’élu connaît en revanche la racine du mal : «Le fric, le fric, le fric», comme il le répète à chaque interview.
 «Drogue, spéculation immobilière, marchés publics : l’essentiel vient de là. Nous traversons une période de crise, donc les couteaux sont tirés», pose Antoine-Marie Graziani qui, en bon historien, nous replonge à l’origine du problème actuel : « Au départ, il y a le gang de la Brise de mer. Ce sont des casseurs puis, en 1990, ils font l’UBS et prennent un butin énorme (125 millions de francs français de l’époque – NDLR) qu’il faut blanchir. Ils investissent alors dans les affaires et la construction. » Encore aujourd’hui, le blanchiment de l’argent sale passe par des petites affaires. Comme dans un épisode des Sopranos, tel chef de petite entreprise reçoit la visite d’un homme qui ne lui laisse pas le choix : prendre les quelques liasses tendues à des fins d’investissement-recyclage dans sa PME. Il appelle une de ses connaissances dans le même secteur d’activité qui, lui aussi, a reçu une somme du même inconnu…
Après l’assassinat d’Antoine Sollacaro, il semblerait qu’une prise de conscience ait eu lieu au sommet de l’État. Le gouvernement a annoncé des moyens pour lutter notamment contre le blanchiment d’argent et la délinquance économique dans l’île. Il était précisé qu’une attention « toute particulière» serait portée aux domaines «de l’immobilier, du sport ainsi qu’aux procédures de marchés publics et aux autorisations d’urbanisme» sur le littoral. De retour en Corse après l’exécution de Jacques Nacer, Manuel Valls a organisé un dîner à Ajaccio en présence non seulement des élus mais aussi, fait beaucoup plus rare, des procureurs et des responsables de la police. À l’issue de cette rencontre, le ministre a écouté puis pris la parole, résumant les axes de l’action du gouvernement. En guise de digestif, le préfet de région a ensuite lâché : « Vous avez entendu, Messieurs. Nous avons désormais une feuille de route.» Durant ce même voyage ministériel, Christiane Taubira s’est montrée assez précise sur quelques éléments de cette «feuille de route». Elle a notamment évoqué «l’identification et la saisie d’avoirs criminels» et avancé l’idée d’un statut de «repenti», comme en Italie.

 "Nous avons affaire à des bandes". Une analogie que Sampiero Sanguinetti estime erronée. «Cela fait deux ans que je mets en garde contre l’utilisation de la notion de “mafia” en Corse. Qui dit mafia, dit crime organisé, structuré de manière pyramidale. En Corse, nous avons affaire à des bandes. Qui dit mafia, dit mêmes méthodes de lutte qu’en Italie. On ferait fausse route. Je ne prends qu’un exemple : dans une société de 300 000 habitants comme la Corse, instituer un statut de “repenti” serait dangereux.» Pour le journaliste, «si l’État veut arrêter toutes les bandes, il les arrête. Les flics savent tout ce qui se passe». «La situation nécessite un boulot d’investigation policière. C’est à l’État de faire ça», rappelle Antoine-Marie Graziani. Témoignant dans le cadre de la commission Violences créée, en mars dernier, par l’Assemblée de Corse, un élu a affirmé que, sur dix maisons construites, sept appartenaient à la Brise de mer. «Même si ça construit à tour de bras, on n’est quand même pas à la Défense, ici. C’est petit, la Corse. Ça ne doit pas être trop difficile à démêler», souligne l’historien.
Aujourd’hui, tout le monde (ou presque) se met d’accord sur la principale source de la violence : la spéculation foncière, la terre transformée en magot dans le cadre d’une économie de rente basée sur la monoactivité touristique et la promotion immobilière pour des millionnaires. Un observateur convoque sa propre situation : «J’ai deux hectares hérités de ma famille pas mal placés près de la mer. Ce sont des terres agricoles qui ne valent pas grand-chose. Si elles devenaient constructibles, je pourrais alors les vendre 400 000 à 500 000 euros. Pour deux malheureux hectares. Vous imaginez le reste.»

Terres agricoles. Ouvrir à l’urbanisation des terres agricoles : voilà le sésame vers la richesse et l’accumulation pour une poignée d’affairistes et de bandits. Le levier tient en trois lettres : PLU (plan local d’urbanisme) qu’élaborent les municipalités et qui décident de l’affectation des sols. «Les maires subissent des pressions terribles. Parfois, de petits propriétaires qui voudraient gagner un peu d’argent. Parfois, ils reçoivent la visite de types beaucoup moins amicaux», rapporte notre observateur.
Comment réagissent la plupart des édiles ? Ils «ouvrent le parapluie», déclarent constructibles des zones agricoles, souvent au mépris de la loi Littoral, et attendent qu’une autorité supérieure empêche le dépeçage. Curieusement, les services de l’État laissent eux aussi passer des documents pourtant illégaux. C’est alors qu’entre en scène la justice. La semaine dernière, le tribunal administratif de Bastia a retoqué le PLU de Sari-Solenzara, sur la côte orientale de l’île. Celui-ci prévoyait d’ouvrir à l’urbanisation 264 hectares dans les espaces proches du rivage, sans continuité avec le secteur déjà urbanisé… Sur les 23 PLU jusqu’ici élaborés en Corse, 12 ont subi les foudres du tribunal. Record de France.
Les militants de l’environnement subissent eux aussi des pressions. «Une militante a eu sa maison plastiquée, une autre a retrouvé sa voiture dans le port, le mari d’une troisième, pêcheur, s’est fait couler son bateau», rapporte Nicole Chana, soixante-douze ans, vice-présidente du Garde (Groupement d’Ajaccio et sa région pour la défense de l’environnement), elle-même agressée par deux propriétaires – le père et le fils – qui organisent des séminaires en bord de mer en pleine contravention avec la loi Littoral. L’affaire passe au tribunal correctionnel d’Ajaccio la semaine prochaine. Elle a été repoussée parce que l’avocat qui défendait les deux hommes n’était autre qu’Antoine Sollacaro.
Le phénomène de prédation des espaces naturels et agricoles gagne l’intérieur des terres. L’ancien maire d’une ville de l’intérieur a, un jour, mis en garde le sous-préfet s’il validait un PLU qui ouvrait à l’urbanisation des dizaines d’hectares. « Vous serez coauteur de meurtres », lui a-t-il dit les yeux dans les yeux. Le représentant de l’État a validé le document tel qu’il était proposé. Quelques semaines plus tard, survenait le premier assassinat, suivi d’autres.

Conservatoire du littoral. Maire de Sartène jusqu’en 2001, Dominique Bucchini connaît parfaitement le poids de ces décisions. «Vous vous rendez compte : j’ouvre à l’urbanisation deux hectares mais je garde deux hectares en terres agricoles, je fais le “bonheur” financier du premier et le “malheur” du second…» On pourrait poursuivre : soit le maire ouvre tout à l’urbanisation et la Corse est vendue à l’encan, soit il n’ouvre rien et il recevra des visites… En tant que premier magistrat de la commune, Dominique Bucchini avait résolu le problème de la façon suivante : il a donné les 28 kilomètres de côte dépendant de la commune au Conservatoire du littoral. Désormais président de l’Assemblée de Corse, il s’attaque au problème à une autre échelle, avec le Padduc, le plan d’aménagement et de développement durable de la Corse, véritable projet de société à horizon de plusieurs décennies. Les grandes orientations ont été adoptées à l’unanimité (moins l’abstention des élus de droite) de l’Assemblée en juillet dernier. Constat : l’économie de rente, productrice d’inégalités, conduit la Corse dans l’impasse. Ambition : promouvoir des activités productives et des politiques de solidarité et d’équité. Moyen : planifier, maîtriser le foncier, empêcher la spéculation immobilière. «En ce sens, insiste Dominique Bucchini, le Padduc constitue la réponse à long terme à la violence.»

Le malaise violent de toute une société. Pour comprendre le fléau de la violence, Sampiero Sanguinetti attire l’attention sur «le basculement de la société à partir de la fin des années 1980, au début des années 1990». Le journaliste s’appuie sur l’évolution d’un certain nombre d’indices : «Avant, en Corse, le taux de suicides était inférieur au taux national. Subitement, il l’a rejoint. Même chose pour les accidents de la route et les conduites à risques. Pareil en ce qui concerne les tumeurs cancéreuses. Tout à coup, on a basculé dans les défauts de la société contemporaine. Le malaise change de nature : on passe d’un malaise d’impuissance un peu romantique à un malaise brutal, violent.»
La commission Violences créée par l’Assemblée de Corse a d’emblée posé un diagnostic «d’interactions entre les différentes formes de violence et les liens entre ces phénomènes et la situation économique et sociale, les enjeux spéculatifs et financiers exacerbés par un modèle économique mettant l’argent au centre au détriment de l’humain», comme le rappelait Dominique Bucchini en réponse à Jean-Jacques Panunzi, président (UMP) du conseil général de la Corse-du-Sud, qui ne voyait pas bien pourquoi l’institution régionale avait décidé de se mêler des questions de violence…