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Un monde sans abeilles est-il vivable?

Publié par Daniel Sario

Les points de vue de d'Axel Decourtye et d'Yves Le Conte, responsable et coresponsable de l’UMT protection des abeilles dans l’environnement, de Béatrice Robrolle-Mary, cofondatrice et présidente de Terre d’abeilles, de Laurence Abeille, députée Europe Écologie-les Verts du Val-de-Marne et d'Eugénie Pommaret, directrice générale de l'UIPP


Le déclin mondial des pollinisateurs n’est pas une fatalité par Béatrice Robrolle-Mary, ofondatrice et présidente de Terre d’abeilles. Les chiffres de l’ONU sont sans appel : « Sur les cent espèces végétales qui fournissent 90 % de la nourriture dans le monde, plus de 70 % dépendent des abeilles pour leur pollinisation », a insisté le directeur du PNUE, Achim Steiner, à l’occasion de la sortie du rapport rendu public en mars 2011 – ajoutant que « la manière dont l’humanité gère, ou gère mal, le potentiel de la nature, notamment les pollinisateurs, définira en partie notre avenir collectif au cours du XXIe siècle ». Les spécialistes en matière de pollinisation de l’Inra d’Avignon sont également formels : 84 % des espèces de plantes à fleurs répertoriées sur notre Terre ont besoin des abeilles et 85 % des plantes cultivées en Europe ne survivraient pas sans ce service de pollinisation irremplaçable qu’assurent les butineuses… depuis la nuit des temps ! Apparues 100 à 150 millions d’années avant l’homme, selon les scientifiques, les abeilles ont permis l’évolution des plantes à fleurs et en garantissent aussi la survie.

Les abeilles ont ainsi survécu aux bouleversements climatiques successifs, montrant une capacité d’adaptation surprenante de la part d’un insecte dont le poids moyen est d’un dixième de gramme. Pourtant, les apiculteurs sont inquiets… Lanceurs d’alerte depuis plus de quinze ans contre les effets dévastateurs de l’agrochimie constatés sur leurs colonies, ils dénoncent aussi des dysfonctionnements majeurs dans le processus d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, une faillite gravissime en matière d’évaluation du risque, des conflits d’intérêts dans les processus d’homologation et de commercialisation de ces produits appelés phytopharmaceutiques dont dépendent les filières agricoles « conventionnelles ». Et alors que ces faits sont aujourd’hui admis par les pouvoirs publics, les apiculteurs attendent encore les mesures réellement utiles qui leur permettraient de réenvisager durablement l’avenir.

Le déclin mondial des pollinisateurs n’a rien d’une fatalité : ses causes sont désormais scientifiquement identifiées. Avec la toxicité surmultipliée des pesticides et de nouvelles technologies d’application, il s’accélère depuis plus d’une dizaine d’années… mais il est encore possible de l’enrayer. Au moyen de décisions politiques courageuses, fondées sur une reconnaissance objective des causes du désastre et une volonté délibérée de les faire cesser, par la transformation radicale de notre modèle agricole dans l’intérêt général – pour qu’il puisse offrir aux pollinisateurs des fleurs saines à butiner, garantir aux consommateurs plus de sécurité sanitaire et assurer fondamentalement aux populations leur indépendance alimentaire. Enrayer le déclin des abeilles, c’est mettre un terme à la dictature agrochimique qui fait la pluie et le beau temps sur la planète depuis plus d’un demi-siècle, qui entretient, parallèlement, le marché du médicament par la dépendance de malades de plus en plus jeunes et en constante augmentation, atteints de problèmes irréversibles liés à la dégradation de notre environnement : eau, air, sol.

Tant que perdure ce fléau qui condamne aussi les générations futures, aucune loi ne saurait avoir d’effet notoire sur la biodiversité. Car sans abeilles, il n’est plus de biodiversité. Sans abeilles, il n’est plus de fleurs, ni parfums, ni saveurs. Sans abeilles, il n’est plus de graines, ni d’animaux granivores. Sans abeilles, c’est la flore et la faune qui disparaissent peu à peu. Et l’humanité avec elles. Les abeilles sont notre avenir. L’apiculture, la voie de leur restauration, et l’agroécologie, leur seul partenaire durable. Les politiques l’admettront-ils avant qu’il ne soit vraiment trop tard ?

Le signal d’alarme a été donné par l’abeille domestique par Axel Decourtye et Yves Le Conte, responsable et coresponsable de l’UMT protection des abeilles dans l’environnement à Avignon. Il existe environ 20 000 espèces d’abeilles répertoriées dans le monde, elles présentent une large diversité de formes, de tailles et de modes de vie. Plus de 80 % des espèces sont solitaires, mais les plus connues vivent en société : l’abeille produisant le miel et les bourdons. Toutes ces abeilles constituent la grande partie des forces de pollinisation des plantes à fleurs. Depuis près de 120 millions d’années, ces pollinisateurs évoluent avec les fleurs pour assurer le transfert du pollen vers le pistil, assurant ainsi la fécondation de la plante. La récompense pour les abeilles : le pollen et le nectar des fleurs, qui constituent l’essentiel de leur alimentation. Alors que certaines plantes comme les graminées (le blé, l’orge, l’avoine…) par exemple n’ont pas besoin de pollinisateur car le transfert du pollen est assuré passivement, d’autres en ont absolument besoin. Ainsi, on estime que les insectes contribuent à la survie de 80 % des plantes à fleurs : un impact écologique majeur. Les pollinisateurs sont essentiels à l’agriculture : environ 36 % de ce que nous mangeons dépend directement du service de pollinisation des abeilles et 85 % des plantes cultivées en dépendent également. La valeur du service de pollinisation a été estimée à 153 milliards d’euros dans le monde. La disparition progressive des pollinisateurs aurait donc un impact majeur sur la survie de ces plantes, ce qui représente un enjeu écologique et agricole considérable.

Depuis plus de quinze années, les populations d’abeilles subissent de lourdes pertes dans la majeure partie du monde. Cela est particulièrement vrai pour l’abeille mellifère Apis mellifera, espèce utilisée par les apiculteurs pour produire miel, cire et autres produits de la ruche et pour assurer le service de pollinisation des cultures. Si ces services sont assurés par l’ensemble des espèces pollinisatrices, l’abeille mellifère en est un acteur majeur. Le déclin des abeilles est vérifié scientifiquement. Le signal d’alarme a été donné par l’abeille domestique, qui perd environ 20 à 30 % de ses colonies chaque année, que les apiculteurs doivent reconstituer dans beaucoup de pays européens.

Ce déclin n’est pas dû à un seul facteur mais à l’action conjuguée de nombreux stress. Parmi eux, les pesticides utilisés en agriculture, de nombreux agents pathogènes et parasites, ainsi que le manque de nourriture sont des facteurs admis pour expliquer le phénomène. Il existe de nombreux pesticides (insecticides, fongicides et herbicides) auxquels les abeilles sont exposées et qui constituent un cocktail qui peut être mortel. Vingt-deux virus, plusieurs bactéries pathogènes, des prédateurs (comme le frelon asiatique nouvellement introduit en France) s’associent au varroa (un acarien parasite omniprésent qui tue les colonies) et interagissent sur la santé des abeilles. L’appauvrissement de la flore dû à la simplification des paysages agricoles et à l’expansion des zones urbaines réduit la nourriture disponible pour les abeilles. Les autres espèces d’abeilles sauvages subissent également l’effet des pesticides, des pathogènes (dont certains sont communs avec l’abeille mellifère) et du manque de nourriture ou de lieux de nidification. Les solutions sont connues : limiter l’emploi de pesticides, lutter contre les agents pathogènes des abeilles et leur fournir un habitat plus adapté et non pollué.


Les pollinisateurs sont un maillon indispensable l’équilibre de nos écosystèmes par Laurence Abeille, députée Europe Écologie-les Verts du Val-de-Marne. Les écologistes, mais aussi les scientifiques, en sont certains. Nous vivons actuellement la 6e crise massive d’extinction des espèces, et la disparition des espèces animales et végétales a lieu actuellement à un rythme 1 000 fois plus rapide que le rythme naturel. Les pollinisateurs sont un maillon indispensable de l’équilibre de nos écosystèmes, dont nous connaissons la fragilité sans en comprendre encore tous les mécanismes. Sans abeilles, nos écosystèmes, et donc nos sociétés humaines qui dépendent des écosystèmes, seraient complètement déstabilisés, notamment du point de vue alimentaire. Nous ne pouvons pas attendre sans agir, c’est la survie de l’humanité qui est en jeu.

C’est pourquoi, dans le cadre du projet de loi sur la biodiversité, j’ai proposé de protéger certaines espèces en raison de leur rôle indispensable dans les écosystèmes : je visais avant tout les pollinisateurs, mais cette protection peut aussi s’appliquer au ver de terre – espèce essentielle pour la préservation des fonctions écosystémiques des sols – ou encore aux coccinelles. En effet, si toutes les espèces sont indispensables tant les interactions au sein des écosystèmes sont nombreuses, variées, et encore largement méconnues, nous savons que la disparition de certaines espèces serait catastrophique. Le statut d’espèce protégée que j’ai proposé a été adopté en commission en juin 2014, mais il a été repoussé en séance publique tout récemment. En seconde lecture à l’Assemblée, je compte bien revenir sur la façon dont on entend protéger les pollinisateurs.

Mais pour bien les protéger, on doit savoir pourquoi les abeilles disparaissent. Plusieurs causes sont avancées : frelon asiatique, problème de gestion des ruches, parasites comme le varroa, etc. Mais le problème principal, nous le connaissons : les pesticides, notamment ceux de la famille des néonicotinoïdes. Le but d’un pesticide insecticide est de tuer les insectes, il est donc évident que cela affecte les abeilles. Dans le cas des néonicotinoïdes, l’effet est encore pire. Cette classe de pesticide agit sur le système nerveux central. Les abeilles sont alors incapables de se localiser, de retourner à leur ruche, et meurent d’épuisement, comme l’ont prouvé de nombreuses études scientifiques. Lorsque la toxicité des pesticides est évaluée, il n’est pas tenu compte de cet effet « sub-létal » : l’abeille ne mourant pas immédiatement, on en déduit que le produit n’est pas suffisamment toxique pour être interdit. Surtout, ces pesticides sont «systémiques » : le pesticide enrobe la graine et se diffuse tout au long du cycle de vie de la plante. L’effet délétère du pesticide est donc permanent.

Dans le cadre du projet de loi sur la biodiversité, les députés écologistes et une partie des socialistes ont voté l’interdiction à compter de 2016 des pesticides néonicotinoïdes, contre l’avis du gouvernement et de la commission. Ce texte de loi est encore en cours d’examen et l’interdiction risque d’être remise en cause – le lobby de l’agriculture intensive est puissant ! –, mais ce vote est un signal fort et, sur ce sujet essentiel, les écologistes ne se contenteront pas de demi-mesures. Nous souhaitons même aller plus loin en supprimant l’ensemble des pesticides, et mettre en place la transition nécessaire vers l’agriculture biologique qui peut nourrir le monde tout en préservant l’environnement et la biodiversité. Ayons le courage politique d’aller de l’avant !

Il est urgent de mieux comprendre et surtout d'agir ensemble par Eugénie Pommaret, directrice générale de l'UIPP. Un monde sans abeilles n’est tout simplement pas envisageable. Car cela signifierait un monde sans agriculture. Donc sans alimentation. Plus de 70 % des cultures, dont presque tous les fruits, légumes, oléagineux et protéagineux, ainsi que les épices, le café et le cacao dépendent très fortement des insectes pollinisateurs, sauvages ou domestiques, dont les abeilles. Au-delà du symbole de la biodiversité qu’elles représentent, les abeilles sont essentielles à notre alimentation, tant sur le plan de sa diversité que des quantités qui doivent être produites pour permettre à l’humanité de se nourrir. Pour nos entreprises, acteurs à part entière de la filière agricole, la préservation de la biodiversité ne fait pas débat, de même que la protection des cultures est une impérative nécessité.

C’est là tout l’enjeu de l’activité de notre secteur : permettre aux agriculteurs de ne pas avoir à choisir entre la qualité et la sécurité de leurs récoltes, ou la préservation de la faune et de la flore, elle-même bénéfique pour leurs terres et leurs productions. C’est pour garantir cet équilibre subtil que la conception de tout produit phyto s’appuie sur une forte innovation, pan majeur de notre secteur. Tous nos produits, qu’ils soient de synthèse, d’origine naturelle utilisés en bio (cuivre, soufre…) ou encore de bio-contrôle comme les phéromones, font l’objet d’une batterie de tests de sécurité extrêmement exigeants : 300 en moyenne, durant une dizaine d’années avant leur mise sur le marché. Et 40 % des études sont spécifiquement dédiées à l’observation de leur comportement dans l’environnement : biodiversité, sol, air, eau. Aujourd’hui, chaque nouveau produit, avant de pouvoir envisager sa mise sur le marché, doit avoir apporté la garantie que son action ne cible que ce pour quoi il a été conçu : lutter contre les ravageurs des cultures, sans nuire aux autres organismes vivants non ciblés (vers de terre, oiseaux, insectes pollinisateurs…).

Au-delà du développement des produits, une mission essentielle de notre profession est de mettre au point et promouvoir des pratiques agricoles équilibrées. À titre d’exemple, des recommandations précises sont données pour une utilisation de nos produits uniquement lors des périodes où les pollinisateurs ne butinent pas. Nous soutenons les initiatives des agriculteurs qui agissent pour faciliter l’alimentation des abeilles, en implantant des haies, en mettant en place des jachères apicoles : ce que l’on appelle les jachères fleuries, ou encore en cultivant des plantes attractives pour les insectes pollinisateurs (par exemple les légumineuses ou les cultures fruitières). Notre filière est convaincue que l’objectif de l’agriculture de demain est l’alimentation durable : qualité, quantité et prix abordables pour le consommateur, mais aussi pratiques agricoles respectueuses de la santé de l’homme, des animaux, des ressources naturelles et de la biodiversité, tout en étant suffisamment productive et compétitive. Et si la grande majorité des scientifiques s’accordent à dire que la préservation des insectes pollinisateurs est un sujet à appréhender sous un angle multifactoriel, il est urgent de mieux comprendre et surtout d’agir ensemble pour accélérer les actions déjà engagées.