Le malaise européen
Abstention record, poussée des conservateurs, percée de l'extrême
droite dans de nombreux pays. Ces élections illustrent un désarroi des citoyens accru par la crise.
Nicolas Sarkozy a beau dire que sa présidence a montré une "Europe utile" ou une "Europe qui protège", l'abstention est en hausse à l'échelle de l'Union européenne (UE), faisant la preuve d'une Europe qui ne convainc pas. En 2004, la participation n'était déjà que de 45,5%, elle s'établissait péniblement cette année à 43%, un record depuis 1979. La France suit à cet égard la tendance européenne. L'abstention gagne deux points et s'élève à 59,5%.
Malgré une majorité de gouvernements de l'UE dirigés par la droite, les mécontentements nationaux ne profitent pas à la social-démocratie. "C'est une triste soirée pour la social-démocratie européenne" a reconnu dimanche, le chef du groupe socialiste sortant, l'Allemand Martin Shultz. Parmi ces pays où les socialistes ont eu une soirée difficile, la France où le parti conduit par Martine Aubry ne recueille que 16,5% des suffrages, talonné par les verts.
Touché par les scandales outre-manche, les travaillistes de Gordon Brown, obtiennent 16% et sont battus par les conservateurs mais aussi les nationalistes de l'UKIP. En Espagne, le Parti du président du gouvernement José Luis Rodriguez Zapatero est distancé de quatre points par les conservateurs. Au Portugal, les socialistes de José Socrates perdent dix points et passent derrière la droite. Et en Allemagne où les sociaux-démocrates font partie de la grande coalition d'Angela Merkel, ils enregistrent leur plus bas niveau de l'après-guerre. A noter toutefois la progression du Pasok en Grèce, un pays qui a connu de fortes luttes sociales l'an dernier.
C''est comme si la "vague bleue" de 2004 continuait cette année de submerger un peu plus la social-démocratie. Le Parti socialiste européen (PSE) perd ainsi une cinquantaine de sièges. Les social-démocraties modèles de la "troisième voie" expérimentée depuis les années 1990 sont balayées. "La gauche a été elle aussi frappée par la mode libérale dans les années 2000", note Jean-Dominique Giuliani, de la Fondation Robert Schuman.
Les fondements du libéralisme ayant été bousculés par la crise, la social-démocratie ne présente pas une solution pour de nombreux électeurs. D'autant plus que la droite au pouvoir a entonné les sirènes de l'interventionnisme d'Etat dans l'économie à la faveur de la crise, et même avant. Au point que lors du discours de Nicolas Sarkozy au Parlement européen en octobre dernier, Martin Schultz avait ironisé, estimant que le président français parle "comme un véritable socialiste européen". Preuve de la difficulté du centre gauche à se trouver un projet alternatif à celui de la droite.
La gauche unie européenne (GUE) passerait de 41 à 33 sièges. Le gain de deux sièges par la délégation française, avec quatre élus du Front de gauche (Patrick Le Hyaric et Jacky Hénin pour le PCF, Jean-Luc Mélenchon pour le Parti de gauche et Marie-Christine Vergiat) et l'élu d'outre-mer, Elie Hoarau, n'y fait rien. pas plus que le siège gagné par Die Linke en Allemagne (qui passe de 7 à 8 élus). Le groupe pâtit de la disparition des sept députés italiens. La division de la gauche a été fatale, avec deux listes : la liste communiste, qui regroupait Refondation communiste, le PDCI et des personnalités (3,4%) ; Gauche et Liberté (3,1%) qui comptait envoyer des élus dans les trois groupes de gauche du Parlement (GUE, PSE et Verts). Aucun ne passe la barre fatidique des 4%. Les communistes tchèques ne rééditent pas l'excellent résultat de 2004 et à 14% perdent deux sièges. En Europe du Nord, l'Alliance de gauche finlandaise perd son seul siège, et le Parti de gauche suédois passe de deux sièges à un. Les socialistes danois passent de 8% à 15,4% mais n'obtiennent qu'un seul siège. Au Portugal, les communistes conservent leurs deux sièges, tandis que le Bloc de gauche en conquiert deux et aura trois représentants. En Grèce, les communistes obtiennent deux sièges et Syriza, un seul. A Chypre, seul pays de l'UE dont le président, Dimitris Christofias, est communiste, AKEL progresse de 27,9% à 34,9% et envoie deux députés à Strasbourg.
La percée des Verts français, qui passent de 6 à 14 sièges, explique pour grande part les huit sièges supplémentaires que compteront les écologistes européens à Strasbourg. Nulle part, les Verts connaissent un tel résultat. Leur groupe passera à 51 membres contre 43 auparavant.
Avec 267 sièges, le Parti populaire européen (PPE) restera le premier groupe du nouveau parlement. la droite se hisse en tête dans de nombreux pays (Grande-Bretagne, République tchèque, Pologne, etc.). c'est aussi le cas en France où le parti présidentiel est en tête avec 27,9%. Mais c'est un résultat en trope-l'oeil du fait de l'absence de réserve de voix. D'autres conservateurs au gouvernement se voient réserver le même sort. Si la CDU allemande d'Angela Merkel sort première, elle perd 7% sur 2004.
Silvio Berlusconi, qui fait face aux déboires concernant sa vie privée, n'obtient plus que 35%, loin des 40% espérés, et sa coalition n'obtient plus la majorité absolue qu'il avait conquise lors des législatives nationales, il y a un an. En Italie, la Ligue du Nord, formation populiste séparatiste de droite enregistre un bon score 10% et s'approche des 20% dans les deux circonscriptions électorales du nord de la Péninsule. Ce résultat est à l'image de ce qui se passe au sein de la droite européenne qui prend une tournure plus nationaliste.
Les forces populistes obtiennent de bons résultats en Hongrie avec le, avec le mouvement Jobbik à 14,8%. En Roumanie, l'extrême droite obtient deux sièges. En Slovaquie où elle est au gouvernement avec les socialistes, elle en obtient un pour la première fois. En Autriche, les forces d'extrême droite recueillent près d'un suffrage sur cinq, et une autre formation populiste plus modérée, la liste Martin obtient à elle seule 17%. L'Europe du Nord voit une poussée d'extrême droite. Le Parti du peuple danois passe de 7 à 14%. En Finlande, le Parti des vrais Finnois passe de 0,5% à 9,8%. Au Pays-Bas, avec 17% le parti de Geert Wilders se place deuxième devant les travaillistes. Face à une telle abstention, et à la montée des conservateurs, Francis Wurtz, président sortant de la Gauche unie européenne (GUE), appelait lundi soir à "ouvrir le débat de fond sur le modèle économique et social européen". Le seul moyen de relancer l'Europe.