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Sommes-nous guettés par une crise financière majeure?

Publié par Daniel Sario

Sommes-nous guettés par une crise financière majeure?

Lundi, 14 Mars, 2016 | L'Humanité
Avec Henri Sterdyniak, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Yves Dimicoli, commission économique du PCF et Jean-Marie Harribey, maître de conférences en économi
e.


Face à la crise qui vient

par Yves Dimicoli, commission économique du PCF

Une nouvelle crise financière mondiale s’annonce, plus grave qu’en 2007-2008 – le système financier international avait alors failli imploser. Dans les pays riches, les banques centrales, prenant le relais des États surendettés par les premières aides, avaient abaissé leur taux d’intérêt jusqu’à 0 % et arrosé les marchés de liquidités. La réserve fédérale, FED, a injecté 3 800 milliards de dollars, 22 points de produit intérieur brut (PIB) des États-Unis. La Banque centrale européenne (BCE) a engagé un programme de rachats d’obligations équivalant à 11 points de PIB de la zone euro (1 400 milliards d’euros). Le résultat ? Si, en 2008, la « bulle obligataire » approchait les 80 000 milliards de dollars, elle dépasse désormais 100 000 milliards, auxquels s’ajoutent 555 000 milliards de produits dérivés… sept fois le PIB mondial ! Avec 4 600 milliards de dollars en 2015, les fusions et acquisitions en Bourse ont battu le record de 2007 (4 500 milliards). Et le monde, qui compte 204 millions de chômeurs, contre 178 millions en 2007, et dont la croissance freine, ne peut plus espérer, comme en 2009, une relance par les pays émergents, pris eux aussi dans le maelström déflationniste.

L’intervention des banques centrales, parce qu’elle a continué de valider les critères du crédit cher aux marchés financiers et au dollar roi, a servi à poursuivre et accentuer la logique qui a mené à la crise de 2007-2008. Des années 1980 à 2007, l’endettement a permis de maintenir un régime de croissance explosif avec l’utilisation par les capitalistes des économies de travail de la révolution informationnelle pour supprimer toujours plus d’emplois, rentabilité financière oblige !

On a gagné en productivité, mais, avec le chômage, on a déprimé la demande, accentuant la guerre économique, les placements financiers, la spéculation, jusqu’à la crise, énorme en Europe où chômage et austérité font rage.

L’intervention des banques centrales, depuis, aurait pu servir à financer un grand essor des services publics jusqu’aux biens communs publics mondiaux. On aurait ainsi répondu aux besoins et soutenu, à la fois, demande et productivité globales. La France et l’Europe auraient pu ouvrir la voie si François Hollande n’avait pas trahi ses promesses. En prenant appui sur les attentes sociales, on aurait pu rompre avec l’austérité en imposant la création d’un Fonds de développement européen pour les services publics financé par la BCE, ce qu’autorise l’article 123-2 du traité de Lisbonne. L’intervention des banques centrales aurait pu, aussi, servir de base à un nouveau crédit bancaire shuntant les marchés financiers. Ce nouveau crédit, pour les investissements matériels et de recherche des entreprises, aurait été assorti de taux d’intérêt d’autant plus abaissés, jusqu’à 0 % voire moins, que ces investissements auraient programmé plus d’emplois et de formations correctement rémunérés, de progrès écologiques. Cette voie aurait pu être ouverte en France dès 2012, avec la création d’un pôle financier public et des fonds publics régionaux impulsant ce crédit sélectif. Ces nouvelles institutions auraient contribué, à l’appui des luttes, à changer les rapports de forces afin que la BCE use des mêmes principes de sélectivité pour refinancer les banques.

Face à la crise qui vient, il faut commencer à changer de logique en France et en Europe, où, avec le besoin d’accueil des réfugiés, s’exacerbe la nécessité d’en finir avec l’austérité. Il faut promouvoir tous les services publics, combattre le projet El Khomri de casse du Code du travail et, au contraire, sécuriser l’emploi et la formation, diminuer le temps de travail et accroître ses revenus, construire la démocratie sociale. Cela exige d’agir et de se rassembler pour utiliser à ces fins le crédit des banques et l’euro. Celui-ci aiderait alors à rapprocher l’Europe des pays émergents pour ériger, contre le dollar, une monnaie commune mondiale à partir des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, dont le yuan est désormais partie prenante.

La finance nous menace

par Henri Sterdyniak, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Le capitalisme financier contemporain se caractérise par la domination de la finance spéculative. Des masses énormes de capitaux sont à la recherche d’une forte rentabilité. Les marchés financiers génèrent en permanence des bulles, des emballements inexplicables, de brutaux mouvements de capitaux, des évolutions extravagantes des cours de Bourse et des taux de change ; ceux-ci sont suivis de krachs financiers, de périodes d’affolement, puis de pessimisme rampant. Les marchés sont foncièrement cyclothymiques et autoréalisateurs. Sur les marchés libéralisés et ultraliquides, la finance surréagit aux chocs économiques, ce qui les amplifie. Elle vit des fortes instabilités qu’elle génère. D’une certaine façon, l’économie est toujours sous la menace d’une grave crise financière.

La victoire du capital à l’échelle mondiale, la forte rentabilité réclamée par les marchés financiers, la pression sur les salaires et les dépenses publiques, la recherche effrénée de compétitivité aboutissent à un monde où la demande est faible, qu’il faut soutenir par les taux d’intérêt nul, ce qui favorise les bulles financières et l’endettement, alors que l’investissement productif marque le pas, ce qui nuit à la rentabilité réelle. Le capitalisme financier est incapable de trouver un chemin de croissance stable, qui supposerait une forte baisse des exigences de rentabilité financière, un transfert dans le partage de la valeur ajoutée du capital vers le travail et une réorientation de l’effort d’investissement et d’innovation vers la transition écologique et sociale. Il lui faut réussir à développer bulles et surendettement, alors même que la crise en a montré les risques.

En ce début de 2016, après une période d’euphorie excessive, les contradictions et la fragilité de l’évolution économique des pays capitalistes reviennent au grand jour. Elles provoquent comme toujours de fortes fluctuations sur les marchés financiers. Les Bourses rechutent. Le mouvement est fort pour les banques, qui avaient bénéficié du regain d’optimisme l’année dernière et qui sont plombées par les craintes des marchés sur la Chine, le prix du pétrole, le Brexit, les doutes sur la croissance en Europe, etc.

Le mouvement est autoréalisateur ; la baisse des cours fragilise les banques et la croissance, ce qui justifie de nouvelles baisses. Ni la retraite des salariés, ni l’épargne des ménages, ni le crédit aux entreprises ne devraient dépendre de telles fluctuations. La forte baisse du prix de l’énergie est une bonne nouvelle (à court terme) pour les pays importateurs, mais elle met en difficulté certains pays producteurs (en particulier, l’industrie du gaz de schiste), les banques qui leur avaient prêté de l’argent et les fonds qui avaient massivement parié sur eux. Les marchés s’inquiètent : moins d’excédent des pays producteurs, ce sont des capitaux en moins pour les alimenter. Reste à spéculer sur les nouvelles sociétés du numérique. Mais jusqu’à quel niveau aberrant ? Les marchés continuent à imposer des primes de risques injustifiées à certains pays de la zone euro. Et ces primes augmentent chaque fois que ces pays montrent des velléités de s’écarter des absurdes contraintes européennes.

Enfin, si les taux d’intérêt restent très bas, les marchés s’inquiètent des risques de remontée aux États-Unis, ce qui les amène à rapatrier des fonds, faisant ainsi monter le dollar et baisser les monnaies de certains pays émergents, aggravant souvent le poids de leur endettement. Cela les amène aussi à spéculer contre les banques ou les fonds d’investissement qui seraient victimes d’une forte hausse des taux. En même temps, ces craintes semblent peu fondées car une telle remontée des taux est peu probable, compte tenu précisément de la fragilité et de l’instabilité des marchés financiers aux États-Unis, de la mollesse de la croissance en Europe. La Chine s’est malheureusement donné comme objectif de s’intégrer aux marchés financiers mondiaux, ce qui accentue encore les facteurs d’instabilité, comme en témoigne l’effondrement de la Bourse de Shanghai, puis l’instabilité du yuan.

Les banques centrales sont aujourd’hui désarmées, les taux d’intérêt de court terme sont déjà très bas. Les nouvelles mesures expansionnistes risquent d’accentuer les déséquilibres financiers plutôt que de soutenir la demande. Aussi, selon nous, le risque n’est pas tant d’une nouvelle grave crise financière (bienvenue si elle permettait de remettre en cause la domination de la finance) que la persistance de la menace que la finance, son instabilité, sa fragilité font peser sur l’économie.


Un caractère inédit

par Jean-Marie Harribey, maître de conférences en économie

Le capitalisme mondial n’est certainement pas sorti de la crise déclenchée en 2007. Deux facteurs se dressent devant la relance d’une dynamique forte et durable : la sphère financière connaît des soubresauts inquiétants et le système productif est englué dans une stagnation persistante. Pire, les deux phénomènes se renforcent mutuellement. D’un côté, les banques, notamment européennes, n’ont retenu aucune leçon de la tourmente de 2007-2008 consécutive à l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis et à la faillite de quelques fleurons de la finance tel Lehman Brothers. La mondialisation financière et la circulation des capitaux ne connaissent toujours pas d’entrave. Et aucune réforme véritable du système bancaire n’a été entreprise : la séparation des banques n’a pas été faite et leur présence dans les paradis fiscaux n’a pas faibli, tandis que le surendettement privé fait s’accumuler dans leurs bilans d’énormes créances douteuses.

L’instabilité des places financières reste donc entière et s’est même accrue car, depuis l’an dernier, les Bourses dévissent et les cours du pétrole et des matières premières s’effondrent. En cause, au départ, l’augmentation de la production de combustibles de schiste et, rapidement, une baisse de la demande mondiale. Le premier réflexe est d’incriminer la Chine, dont le taux de croissance a beaucoup faibli depuis deux ans. Mais ce pays, comme d’autres émergents, rencontre aujourd’hui les contradictions traditionnelles du capitalisme, c’est-à-dire une gigantesque surproduction industrielle qui touche tous les secteurs (automobile, sidérurgie, raffinage, ciment, verre, papier…). Il se heurte donc à une crise de suraccumulation de capitaux. Autrement dit, c’est moins la crise chinoise que la globalisation de la crise capitaliste.

Que font les gouvernements face à cette situation ? Ils s’acharnent, notamment en Europe, à imposer à leurs peuples des politiques d’austérité et la régression sociale qui renforcent la contraction de la demande de consommation et d’investissement, pensant ainsi récupérer des parts de marchés internationaux. Tous ne pouvant reporter simultanément sur les autres le fardeau de la récession, celle-ci s’installe.

Sur fond de récession économique et de fragilité bancaire, les grandes banques centrales (la FED, la BCE, la Banque du Japon, la Banque d’Angleterre et même la Banque de Chine) se sont lancées dans une politique dite d’assouplissement monétaire, inondant les marchés financiers de liquidités et ramenant les taux d’intérêt directeurs à presque zéro, voire négatifs, nourrissant ainsi bulle financière sur bulle financière. La hausse des prix des obligations concomitante à la baisse des actions fait donc courir le risque d’un krach encore plus dangereux que celui de 2007-2008 parce que les États, dont les budgets ont été fragilisés à cause du sauvetage précédent, ne pourront pas recommencer cette opération.

Cependant, on pourrait penser que nous assistons à la énième crise capitaliste et que le temps permettra de retrouver des jours meilleurs, une fois que le système se sera purgé de ses éléments les plus obsolètes. Rien n’est moins sûr, pour deux raisons. D’abord, la révolution numérique ne montre pas sa capacité à engendrer des gains de productivité du travail importants susceptibles de relancer des investissements rentables. Ensuite – et c’est ce qui fait le caractère inédit de la crise actuelle –, le capitalisme se heurte à un épuisement des ressources naturelles qui rend illusoire et non soutenable le retour d’une croissance forte.

C’est dire l’importance de s’éloigner de la logique de profit, de reprendre le contrôle du système bancaire, de transformer les systèmes productifs vers une transition écologique et de sécuriser les droits sociaux et les parcours professionnels, au lieu d’une fuite en avant financière, productiviste et antisociale.